BOLIVIE
Jeudi 25 août 2011
Copacabana, Bolivie. Ma nuit dans le bus s’avère catastrophique. Ça me rend dingue de me faire escroquer. J’en avais besoin de cette nuit. Pierre a raison. Je n’éviterai pas les mésaventures. Autant relativiser plutôt que s’acharner à déjouer le sort. Mes dernières heures au Pérou m’ont permis de rencontrer un nouvel ami à usage unique :Vanessa, ma voisine de bus. Francophile, absolument pas avare en paroles, c’est une conclusion sympathique à mon aventure péruvienne. L’étiquette touriste restreint souvent les échanges. En tout cas les biaise. C’est rafraîchissant de s’entretenir avec des locaux, pas intéressés par la manne potentielle. Pointe d’ironie : Vanessa est guide touristique à Puno.
Il est cinq heures. Je dois opérer un changement de bus pour la Bolivie. Trois nouvelles heures d’attente. Mas o menos. Ce n’est pas la première fois que ça arrive : on fait les rencontres les plus intéressantes quand on partage la même consternation devant l’incompétence. Je fuis les plaintifs et bruyants – en général français – pour les calmes, si possible avec le verbe incisif. La connexion se fait avec Nina la Bavaroise. Nous partageons maté de coca, bus pourri, passage de la frontière et la nouvelle arnaque gentillette à l’arrivée à Copacabana – ça me coûtera dix centimes d’euro.
Le premier contact avec le Lac Titicaca est d’une douceur infinie. Temps splendide, hôtel confortable (La Cúpula).
J’engage l’ascension du calvaire qui domine la baie. Ascension courte mais épuisante. La colinne culmine est à environ 3500 mètres. Un femme d’une cinquantaine d’années m’interpelle. Helena me présente à son compagnon et à un vieil homme, une à deux dents récalcitrantes dans la bouche. C’est le Maestro. Ils enquillent les bouteilles de Pacena bolivienne en l’honneur de la Pachamama, la Terre-Mère. Ils m’invitent chaudement à les joindre. Traquenard. L’estomac fragile, mais devant les appels à trinquer toujours plus marqués, je vide les canons un à un. Je calque ma façon de boire sur la leur : chaque verre est ponctué d’une offrande à la Terre-Mère. Pour remercier la Pachamama, on l’invite à s’enivrer avec nous. Le couple péruvien perpétue cette tradition annuelle. L’occasion pour eux de s’octroyer quelques jours et voir du pays. Nous promettons de nous revoir le soir-même. Nous ne retrouverons pas.
Pour dîner, je retrouve Nina. Elle est accompagnée d’une jeune Néo-Zélandaise, au prénom qui nous interpelle : Acacia. En fin de compte est-ce plus surprenant que s’appeler Olivier.
Vendredi 26 août 2011
Copacabana. Nous allons passer un peu de temps ensemble Nina et moi. Nous nous donnons rendez-vous en milieu d’après-midi à l’Isla del Sol. C’est l’île vedette de ce côté-ci du Lac. Sur le bateau qui m’amène, les regards se portent la jeune famille bohème originaire du Chili. La maman joue de la guitare et chante des balades pour son fils. Ce dernier s’endort dans les bras de son père. Loin d’être un cliché, je me retrouve à une autre époque.
A l’arrivée, nouvelle épreuve de force, il faudra gravir les lacets qui amènent du port au point de rendez-vous, le village de Yumani. Une petite nana perdue sous son sac à dos, perdue dans la géographie de l’île me demande conseil. Je lui offre mon aide, et, dans un élan de courtoisie, lui propose de troquer mon petit sac optimisé d’une contenance de vingt litres pour le sien, un massif Air Contact Pro Deuter. Plusieurs allers-retours au Vieux Campeur dans le Quartier Latin avaient fait de moi un expert pour évaluer les bagages des globe-trotteurs. Je présente Inga à Nina. Nouvelle connexion. Nous partons tous les trois pour le nord de l’île. Ne pouvant me résoudre à la voir rougir sous le poids de ses bagages, je conserve son sac. En guise de récompense, plusieurs qualificatifs du type gentleman – je sers l’image du Français à l’international – et une nouvelle cervezabienvenue en fin de journée.
En soi, les paysages de l’île ne m’émeuvent pas davantage. L’île ressemble à s’y méprendre aux Cyclades en Grèce, la chaleur en moins. Nous trouvons un spot pour admirer le coucher du soleil. Joli, sans plus également. Nous coupons court à la sérénité de l’instant pour rejoindre le pueblo le plus proche. Nous avons mésestimé deux choses : la rapidité du soleil couchant et nos facultés à trouver le chemin adéquat dans l’obscurité. Les lumières du village sont droit devant, comme la falaise. Tant bien que mal, nous escaladons puis descendons sans rappel la paroi, de plus en plus abrupte. Les sacs à dos se font plus lourds. Une certaine excitation et quelques frayeurs, nous arrivons enfin au village. Quelques maisons en fait, plus de chèvres et vaches que d’habitants. Le choix de la pension se fait vite. Il s’agit d’un refuge, nous sommes les seuls clients. Nous partagerons une chambre triple cette nuit. Pas la douche, chacun affronte tour à tour l’eau glacée. A nos hôtes, une mère et sa fille, ou alors sont-ce deux sœurs ou grand-mère et petite fille, je réserve le plus beau qualificatif : demeurées. Jamais je n’aurais crû qu’un terme siérait si bien. Je ne peux pas leur donner un âge précis, pas plus qu’un soupçon d’intelligence. Le village n’est pourtant pas si reculé, beaucoup de touristes prennent le bateau. La consanguinité a sans doute joué un rôle non négligeable. Mes propos sont durs. Il faut voir la douleur de la « vieille » – trente ans au plus – quand il s’agit de faire le décompte total : trois convives à trente-cinq bolivianos. Les doigts ne suffisent pas. Cent cinq, ça fait un peu plus. La situation est à la fois ridiculement drôle et d’une profonde tristesse. Une truite à la plancha en guise de dîner, pas mal. Je me pose toujours la question sur les capacités de la vielle. Comment a-t-elle pu lancer son propre business ? Ce n’est pas une mince affaire de créer puis gérer une maison d’hôtes. Je tente une nouvelle approche : je demande une serviette de bain. Les deux bonnes femmes me regardent, la bouche ouverte et les dents serrées – faciès typique bolivien. Elles comprennent – semble-t-il – mais n’ont aucune réponse – semble-t-il (bis). Assises sur leur gros cul, elles n’esquissent pas d’autre mouvement, à part détourner la tête et revenir à la vraie chose importante : la telenovela de la soirée, sur le petit écran bruité. Je réitère ma demande, poliment. La vieille se lève finalement. Il faudra rajouter cinq bolivianos à la note. Ma main à couper que la grosse utilisera ses orteils de pieds pour le total.
Samedi 27 août 2011
Isla del Sol. La nuit fut fraîche mais correcte. Petite balade matinale pour admirer les plages, côte déchiquetée et ruines. Je sais à quoi je m’expose quand je porte un T-shirt ou une casquette à l’effigie d’une franchise sportive canadienne. Je me fais naturellement interpellé par la diaspora touristique québécoise. Ils ont toujours un mot sympathique. A l’inverse, je ne me risquerai pas à enfiler un maillot floqué des emblèmes du Paris Saint-Germain ou de l’Olympique de Marseille. Les Français, moi le premier, penseraient d’abord « beauf » ou « enculé ». En tout cas, ça n’inciterait pas au contact.
Nina et moi abandonnons Inga sur l’île, elle souhaite s’adonner à la méditation. Curieuse Inga qui m’a conté cette anecdote – le terme est galvaudé. D’ordinaire je me complais à citer Français et Américains comme les touristes les plus détestables. Sur une des îles Uros, également sur le lac mais du côté péruvien, elle me raconte avoir fait l’ « amère expérience » de partager la visite avec un groupe d’Israéliens. Le propos, venant d’une allemande, porte par nature à confusion. Vidéos à l’appui – le groupe de copains singent les danses traditionnelles boliviennes –, elle regrette le côté « fêtard » et « inconvenant » des touristes. J’y mets un bémol, arguant que mon comportement « français »en groupe est loin d’être irréprochable. Elle n’en démord pas, elle « n’est pas la seule à le penser, certains restaurants interdisent l’entrée aux Israéliens ». Et pourquoi pas aux animaux non tenus en laisse ? Pourtant je la crois, lagermanique. J’avais déjà eu écho d’un fait similaire : un écriteau flanqué sur la porte de lieux de convivialité péruvien. Aussi révoltant qu’effrayant.
Retour à la quiétude qui sévit à Copacabana. Repas arrosé d’une bouteille de vin bolivien, soirée agréable avec Nina. Nina est partie deux mois au Pérou et en Bolivie. Elle a refusé que son ami l’accompagne. Si elle regrette parfois son choix – son copain noie son chagrin en Thaïlande (sic) – , entreprendre le voyage seule a son importance. J’abonde dans ce sens. Mon quotidien à Paris ne me permet pas le temps à la réflexion. Ce voyage m’offre l’opportunité de cerner les choses qui comptent pour moi, définir les prochains défis, les choses à recadrer.
Dimanche 28 août 2011
Copacabana. Le bout de chemin avec mon acolyte allemande se poursuit. Nous quittons Copacabana pour la Paz. Au préalable, embouteillage dans la cité et concert de klaxons. Nous assistons, ébahis, au baptême des véhicules qui s’opère devant la cathédrale. Plusieurs prêtres aspergent d’eau bénite voitures et camions parés pour l’occasion.
A mi-chemin, le bus s’arrête. Les passagers sont invités à sortir et emprunter une barque à moteur pour franchir un bras du lac. Le bus arrivera – très en retard – par le bac. Vision improbable de tous les poids lourds qui semblent sombrer dans le Lac Titicaca.
A l’arrivée à La Paz, le constat est le même pour Nina et moi. On ne s’éternisera pas dans cette ville. C’est moche, c’est sale, il n’y a semble-t-il pas le moindre attrait touristique dans cette ville. Qui plus est, le logement est cher. Nous convenons de prendre une chambre – avec deux lits séparés – dans un hôtel du centre, l’hôtel Fuentes. Beaucoup de voyageurs m’avaient fait part des maux dont ils avaient souffert au Pérou, pour l’essentiel gastriques. Jusqu’ici, j’ai échappé aux pièges de la tourista. Jusqu’ici. La nuit passée à La Paz me rappelle à de biens mauvais souvenirs. J’ai choisi le mauvais moment pour partager l’intimité d’une chambre.
Lundi 29 août 2011
La Paz. Le réveil est entaché… d’un malaise vis-à-vis de ma prestation cacophonique de la veille – le jeu de mots est intéressant. Vite dissout par Nina qui m’affirme qu’elle a l’habitude de mettre son casque audio pour dormir. La subtilité de Nina est une de ses qualités que je jalouse. Au même titre que son guide touristique, du nom de son auteur Stefan Loose. Si le patronyme est effroyable et n’offre guère d’opportunité d’exploitation sur le territoire francophone, le contenu est remarquable. Je jette un coup d’œil glacial à mon Routard, que je n’avais pourtant pas maudit depuis plusieurs jours.
L’hôtel, rue Linarès, est au cœur du marché aux sorcières. Parmi les produits phares, les fœtus de bébé lama. Dégueulasse. A qui enterrera le petit corps rabougri sur son terrain, on promet la fertilité. Je profite de ma visite à l’ambassade de France – je récupère enfin ma carte bancaire – pour étoffer mon impression de la veille. La ville se révèle bien plus conforme à mes « attentes d’Amérique du Sud ». Bouillonnante, poussiéreuse, aimable et turbulente.
Je peaufine mon itinéraire bolivien : Copacabana – La Paz – Uyuni – Potosi – Sucre. Je fais l’impasse sur de nouveaux treks, mais m’inscris à la randonnée VTT sur les hauteurs de La Paz. El Camino de la Muerte. Rapide interview pour la télévision locale, dîner en compagnie de Nina et Rachel qu’elle avait rencontré pendant le trek de Choquequirao – un vrai regret pour moi. Soirée honnête, mais sans grand intérêt, avec la psychanalyste californienne.
Mardi 30 août 2011
La Paz. Départ à 6 heures pour El Camino de la Muerte. La route tire son nom et sa réputation du nombre inégalé d’accidents mortels. Jusqu’à il y a encore très peu de temps, la route en question était la seule voie menant aux villages environnants. Le dernier accident en date est une jeune japonaise en vélo qui a manqué un virage. La randonnée mêle à la fois ce que j’aime et ce que je déteste : l’ambiance colonie de vacance – détestable, l’agence s’appelle Madness – et une expérience sportive et visuelle intense. Quelques entames amicales avec un couple breton – encore – et un ingénieur anglais fraîchement diplômé passé par l’INSA de Lyon. Le parcours ne nécessite pas une technicité remarquable mais s’avère effectivement physique et dangereux. Lors des passagess étroits, je fais abstraction du vide – si attirant. Un grand-père autrichien ne manque pas de remarquer mon dispositif GPS. Et fièrement, exhibe sa montre de marque Garmin, beaucoup plus compacte et spécificités identiques. Seul senior, il a une occasion unique de mettre une raclée aux plus jeunes. Style de mise, « doggy style » extrême pendant les descentes, dépassements dangereux plein de condescendance, valseuses pendant les brèves ascensions. Malgré le mépris de circonstance que je lui porte, je le félicite pour sa tenue de route. L’homme est un coureur d’endurance chevronné. Six cents kilomètres en vingt-quatre heures, son record.
A peine revenu à La Paz, j’embarque pour un bus de nuit jusqu’à Uyuni. Pas davantage de chance avec ce bus, le plus luxueux de Bolivie sur le papier. Un problème technique m’oblige à emprunter un bus pourri jusqu’à Oruro puis changer en pleine nuit (3 heures). Les douze heures de voyage chèrement payées sentent le déjà vu.
Mercredi 31 août 2011
Uyuni. Nuit compliquée. J’avais plus ou moins prévu le coup et réservé une chambre à mon arrivée le matin-même. Il est 7 heures 30. Je ne suis pas si fatigué. Un tour de la ville s’impose. Sac sur le dos, j’arpente les rues qui se réveillent. Petite ville western sans beaucoup d’intérêt. Je m’y imagine mal passer une nuit. Plusieurs agents ne manquent pas de me proposer leur produit-phare : la visite du Salar d’Uyuni et du Sud-Lipez. Départ le matin-même à 11 heures. Je me prends au jeu, pousse à bout la responsable d’une agence dont les propositions – touristiques – me paraissent louches. Note pour plus tard : le Bolivien est beaucoup moins vendeur, achalant et patient que le Péruvien. Peu combatif, et globalement peu adepte aux compromis dans le négoce. Après une analyse précise du marché, je fais confiance à une petite bonne femme. Il ne lui reste plus que deux dents mais elle n’a pas lâché le morceau. Elle m’a également permis de discuter jusqu’à un prix tout à fait décent. Je fais l’impasse sur l’hôtel et m’engage pour trois jours de jeep. Le départ est imminent. En soi, le séjour m’enchante peu. Trois jours en jeep, de quoi blaser l’ardent trekkeur que je suis devenu.
Le succès d’un tour en agence tient à deux choses essentielles. La qualité du guide et le groupe en lui-même. Deux points sur lesquels j’avais exigé des garanties auprès de l’agence. S’il paraît compliqué d’évaluer le professionnalisme du guide, j’ai mon mot à dire sur le groupe. En général, je fuis les Français, et mets un bémol sur quelques nationalités avec lesquelles la communication sera compliquée, les asiatiques par exemple. A la lecture de la phrase précédente, je me rends compte de
la cruauté de mes propos.
Guide et cuisinière, si gentils soient-ils, restent avares en paroles. En revanche, la chance est au rendez-vous. S’offre à moi une merveille de groupe. Un couple italien bohème jusque dans l’accoutrement. Elisabetha et Stefano habitent non loin de Milan mais, passionnés par l’AmSud, s’expatrient à La Paz. Charline et Kévin, deux jeunes Bisontins dont l’accent plombé trahit les origines. Et Martin, Tahiti Bob colombien de Buenos Aires. Des artistes, pétillants et un équilibre trouvé. Français et Italiens jouent le jeu : la langue officielle pendant le périple est l’espagnol. J’en suis le premier satisfait, et de loin le plus mauvais.
Passage par les sites carte postale du Salar : culture, désert blanc, Isla Pescado. Si blanc, si grand, pur et diversifié. Point qui m’amuse : sur les cartes touristiques, le bleu azul est utilisé pour représenter le Salar. Comme l’océan. Nuit dans un hôtel de sel. Rudimentaire mais confortable. Créneau pour l’eau chaude et l’électricité. Chambre partagée avec le couple français.
Jeudi 1er septembre 2011
Atucha, Uyuni. Départ aux aurores pour une visite du Sud Lipez. Flamands roses. Mais surtout des lagunes dont j’ignorais la diversité colorimétrique. Le sentiment de vivre une pub de parfum, Fahrenheit de Christian Dior. Devant la Laguna Colorada, le spectacle est tel qu’on reste un moment scotché à étudier la palette. Miraculeux quand on ne s’y attend pas. Sans doute le spectacle naturel le plus fascinant qui s’est offert à moi depuis mon départ. Pour préparer la nuit sibérienne dans le refuge, nous nous lançons dans des parties endiablées de cartes. Les éclats de rire transpercent le silence alentour. Les deux autres groupes de touristes présents ne partagent pas notre bonne humeur et partent affronter la nuit dans leur lit. Je participe au massacre du magnum de Concha y Toro. Modestement à dire vrai, les séquelles de La Paz se font sentir. Dehors, nuit magnifique. La lune est à l’envers, très basse dans le ciel, à peine plus haute que les montagnes. Je tente vainement de prendre la voie lactée avec mon compact. J’oublie que mon flash n’a pas une portée astronomique.
Vendredi 2 septembre 2011
Sud Lipez. Nouveau départ à 5 heures. Geysers, sources thermales et déserts. Pensée à Salvador Dali, mon peintre préféré. Un désert « labouré » tel un jardin japonais porte son nom. Si étrange. La visite de la Laguna Verde scelle la fin de l’aventure commune. Les Français et Martin continuent leur route dans le désert de Tacama au Chili, à quelques encablures du Sud Lipez. A l’initiative de Martin, nous formons un cercle, tout le monde se tient par la main. Mystique. Avant ce voyage, devant de spiritualité et d’émotivité, j’aurais sans doute répondu avec un soupçon de mépris. J’y adhère pourtant. Franchement. Dernières accolades.
Nous passons le reste de l’après-midi dans la jeep jusqu’à Uyuni. Des paysages tout aussi fascinants défilent sous nos yeux sur des airs de musique western – j’avais proposé mes services disc-jockey, fort d’expériences passées à rattraper la programmation musicale de quelques soirées parisiennes. L’auto-stop n’est pas une pratique courante en Bolivie. Moyennant quelques sous, on peut toujours se faire proposer un lift sur quelques axes incontournables. Nous embarquons un gentil monsieur planté sur la route déserte. Si notre chauffeur reste planqué dans un mutisme apprécié, il n’a pas oublié d’être un conducteur chevronné. L’auto-stoppeur s’en rappellera. Sur le point d’arriver, il s’agite – muet par nécessité – pour signaler qu’il ne peut résister davantage. Davantage, terme optimiste. A la manière du Petit Poucet – la comparaison me semblait pertinente –, il se fraye un chemin de l’arrière de la jeep jusqu’à la sortie. Malgré une assistance de circonstance, on se plaît à moquer la détresse des uns. L’être humain est ainsi fait. Tant d’allégresse nous amène, les Italiens et moi, à opter pour six nouvelles heures de bus. Conditions précaires, espace minimal – standard d’un enfant bolivien – et route mouvementée pour rallier Potosi. A deux heures du matin, peu d’options de logement s’offrent à nous. Nous jetons l’ancre dans l’auberge la plus économique de la ville. J’hérite d’une chambre individuelle – inespéré – sans fenêtre aux allures de cellule. Je reste sceptique, hanté par les souvenirs passés.
Samedi 3 septembre 2011
Potosi. Courte nuit, hélas. Salutations au couple argentin rencontré la veille – monsieur est directeur de la photographie. Promesse de se revoir avec Betha et Stefano. Sans doute vaines. Nouvelle hostal fort sympathique recommandée par le couple bisontin, Koala Den. J’y entrevois une halte salvatrice. Je commence à me rendre compte que ce périple prend davantage des airs de corrida, je me retrouve continuellement à courir derrière une planification imposée. Un stress certain que je fuis mais dont j’ai besoin par nature.
La ville de Potosi est plaisante. Je fais un saut vers la très recommandéeCasa de la Monedad. Vaste maison coloniale mais visite bigrement ennuyante. La fatigue aidant, je me ferme à toute possibilité de distraction et donc de rencontre avec d’autres voyageurs. Faire la rencontre de différentes cultures, bagpackers compris, est un point essentiel du voyage. Source de richesse mais chronophage. Comme la faim, le sommeil me rappelle à mes origines sauvages.
Dimanche 4 septembre 2011
Potosi. Enfants comme voyageurs détestent les dimanches. En Bolivie on n’échappe pas à la morosité dominicale. Il n’y a rien à faire, tout est fermé. L’occasion est idéale pour dessiner la fin de l’itinéraire bolivien et anticiper la porte d’entrée vers le Brésil. Dans la rue, je croise une vieille à qui j’achète du papier toilette. Une amorce de discussion, elle me demande si je compte visiter la mine. La mine d’or qui a fait la renommée de la ville et la richesse de l’Espagne, abandonné pour l’étain et maintenant pour de quelconques minerais. Les mineurs sont source de fierté et de compassion. Je ne peux m’empêcher de lui confier le passé similaire de mes grands-parents, dans les mines de charbon du Pas-de-Calais. Intérêt et échange courtois. Je ne pourrai pas quitter la ville sans y faire un saut.
Lundi 5 septembre 2011
Potosi. Je m’engage pour une visite du site, le tour est assuré par d’anciens mineurs. C’est à la fois fanfaronnant et grossier. Je crains la colonie de vacances – angoisse répétée. J’y fais toutefois la connaissance de Jenni la Luxembourgeoise, Sarah de Hanovre – le chat dans Matrix, tout ça sent le déjà vu – et Jurjan, un hollandais qui me fera taire les reproches que j’ai pu formuler jusqu’ici sur la peuplade oranje. Changement de tenue : bottes, casque, pantalon et chemise. Toujours grossier, on ressemble davantage à des mineurs de la fin du XIXe. Passage par le marché établi au pied de la mine et achat de provisions. Boissons, cigarettes et matériel pour les mineurs que nous allons visiter. J’opte pour un litron de bière. Les autres qui ont choisi les sodas me jettent des regards inquisiteurs. Dernière étape avant la visite proprement dite : l’usine de traitement des minerais.
On entrevoit enfin l’entrée de la mine. Point d’ascenseur ici. J’ajuste le foulard qui me sert de filtre et me lance dans le long couloir, trop étroit, trop bas pour moi. Très vite, l’air devient irrespirable. Outre la gène respiratoire, nos nerfs sont mis à rude épreuve. Je me cogne la tête tous les dix mètres. Je jure en français, en espagnol. L’inhalation des millions de particules de poussière a raison de Jurjan qui rebrousse chemin après quelques minutes. Premier arrêt devant le Tio, Tonton Georges. Il s’agit d’une effigie satyrique à qui les mineurs offrent des présents et avec lequel ils trinquent. Pourvu d’un sexe énorme, Tio est le garant de la fertilité de la mine. Les mineurs sont indépendants. Ils travaillent le plus souvent au sein d’une coopérative, aucune société d’exploitation n’est désormais affiliée à la mine. Ils possèdent leur propre matériel (plus ou moins vétuste – de la pioche au marteau-piqueur). Ils travaillent quand ils le souhaitent, leur salaire dépend de leur seule production. Nous nous enfonçons plus profondément dans la mine, passons deux niveaux sous terre. Les conditions de travail et le franc-parler des mineurs – qui n’hésitent pas à jouer des épaules pour se faufiler dans les sous-terrains – ne laissent plus place au doute : il ne s’agit pas d’une simple visite touristique. Nous rampons, escaladons, sans cesse à la recherche de prises pour faciliter la descente. Une dernière échelle et nous parvenons au cœur de la mine. L’air est teinté de souffre, la température atteint les quarante degrés. Je jette un coup d’œil à ma gourde – déjà bien entamée – j’ôte la chemise protectrice. L’assistant-guide offre ma bouteille de bière à l’un des chefs – une sorte de porion même si le terme est usurpé, il ne s’agit pas d’une société d’état ou privée. Il l’accepte volontiers, trinque avec la Pachamama et m’en offre une goutte bienvenue. Nous sommes bloqués. L’électricité fait défaut, il faut attendre que la génératrice se remette en marche pour repartir. Les minutes sont longues. Je commence à suffoquer. Pour la première fois depuis des années, je manque de m’évanouir. Le guide s’en aperçoit et commence à me déshabiller et m’asperge d’eau. Initiative salutaire mais triste désaveu sur ma forme physique que j’imaginais optimale après tant de randonnées. La remontée est pénible ; le dédale de souterrains est sans fin. Je crains évanouissement et vomissement. Soulagement : la percée du jour s’annonce. Je jette à terre mon foulard immaculé de poussières. Grandes bouffées d’air frais, en tout cas moins « particulé » qu’à l’intérieur. Seulement deux heures trente à l’intérieur et j’en suis écœuré. Je fonds littéralement, le visage meurtri et perlé de sueur noire. Mes gerçures héritées du froid péruvien sont désormais marquées d’une encre indélébile. Ces hommes à l’intérieur, je ne peux décemment pas respecter leur travail. Tous les touristes ont pour eux cadeaux, compliments et encouragements. Je reste interloqué. Ils gagnent leur vie beaucoup mieux que la moyenne bolivienne. Mais à quel prix ? Leur espérance de vie est estimée à quarante-cinq ans. Ils y travaillent en moyenne entre vingt et trente ans, assurant à leur famille un soutien financier sans égal dans la localité. Je n’arrive pas à cautionner une telle logique. J’y ai contribué pourtant, ma présence est un aveu terrible. Je pense à mes grands parents. Ma mère a vu son père mourir de silicose quand elle avait cinq ans. Son beau-père en souffrira ad vitam. Il est temps de quitter Potosi.
Avant de partir, j’échange mon Routard pour un guide plus vieillot : Footprintsur l’Amérique du Sud.
Mus par le même souhait de rallier Sucre, Jenni, Sarah, Jurjan et moi optons pour la solution taxi. Un trajet de deux cents kilomètres. La réalité économique bolivienne a ses bons côtés. Les deux heures trente ne nous coûteront que quatre euros par tête. Quatre euros qui auraient pu nous coûter davantage. J’émets de sérieux doutes sur les capacités de notre chauffeur. Grosses frayeurs lors des dépassements, face à face évités de justesse, cris des filles et rires crispés des garçons. Définitivement le jour où ma vie aurait pu basculer.
Entente surprise avec les trois autres. L’hôtel que j’avais eu la précaution de réserver par avance me fait défaut. Tous ensemble, nous nous rabattons vers une auberge de quatre sous au nom quechua, Wasi Masi. Bonne pioche. J’hérite d’une chambre simple avec un confort inespéré pour la catégorie. Plat de pâtes dans un café pour terminer de faire connaissance. Nous sommes rejoints par deux toxicomanes français des Alpes Maritimes. Artistes et vagabonds de leur propre aveu, partis parcourir l’Amérique du sud en quête de la meilleure poudre. Pas méchants mais terriblement lourds, frustrés de n’avoir rien « touché » jusqu’à présent. En bon samaritain, je les sépare de quelques boliviens à qui ils cherchaient des noises, mais décide de les semer quand ils commencent à quémander les clochards et mendiants qui arpentent la rue.
Mardi 6 septembre 2011
Sucre. Quelle ville fantastique. Douce Sucre. Plaisir similaire à Cuzco quand il s’agit d’arpenter les rues mais plus authentique. Le centre est bondé de lycéens et étudiants, le cœur de la ville ne bat pas seulement pour le tourisme. Après plusieurs semaines à parler un espagnol compréhensible mais de pacotille, je me dis que l’endroit est idéal pour apprendre les bases. A la veille de partir pour un pays lusophone, mon choix est contestable. L’Alliance française de Sucre me propose trois heures de cours particulier. Georgina m’enseigne les règles élémentaires. C’en est presque émouvant de se retrouver dans une salle de classe. Alex, rencontré au petit-déjeuner, a pris l’initiative d’organiser un barbecue pour les hôtes. Alex est autrichien, il fait un tour du monde, il devait rester trois jours. Ça fait six semaines qu’il a posé ses valises à Sucre, il s’est amouraché d’une locale, sa vie à vagabonder lui semble soudainement plus compliquée. Jurjan et moi, fins amateurs de barbaque – pour la Bolivie on repassera –, ne pouvons nous empêcher d’acheter le vin le plus cher de l’épicerie. Un vin chilien, 91% chez Parker. Mes démons parisiens me rattrapent. C’est avec plaisir que le cède à la tentation. Soirée autour du feu à déguster un délicieux barbecue. Se joignent à nous Jody et Daniel avec lesquels j’avais fait le trek de Salkantay, rencontrés au coin d’une rue. J’émets des doutes sur mon périple : le monde est-il petit ou mon itinéraire définitivement trop touristique.
Mercredi 7 septembre 2011
Sucre. Dernière journée à jouir du climat favorable de Sucre. Hiver comme été sont doux ici. Et puis, les gens me semblent beaux. J’ai conscience du caractère discriminant de ce qui suit. C’est pourtant un aspect qui ne me paraît pas futile. Au travail comme dans la vie, je me surprends à préférer évoluer avec des gens pour lesquels j’ai une attraction physique, si infime soit-elle. Le lecteur sera flatté, révolté ou relèvera mon côté féminin. La Bolivie, plus que le Pérou, est un marasme humain du seul point de vue esthétique. Sucre est sans doute la seule ville sud-américaine dans laquelle j’arrive à me projeter. C’est aussi la ville la plus européenne que j’ai pu visiter jusqu’à présent, architecturalement et culturellement.
Mon goût pour la facilité se confirme : je gagnerai la frontière brésilienne par avion. Deux avions successifs me permettront d’économiser environ trente-cinq heures de voyage. J’achète pour un prix tout à fait décent, une petite fortune ici. J’ai longtemps penché pour un trajet en train – damnée hésitation, je dois continuer à améliorer ce défaut : el Tren de la Muerte. Excitation latente rapport au nom et paysages fantastiques – paraît-il – mais mauvais timing (trajet de nuit).
Dernières heures de cours avec Georgina. Tel un bon élève, je me suis mis la pression suffisante au petit-déjeuner pour terminer les devoirs imposés par mon professeur la veille. A la demande de Georgina, j’interviens pendant le cours de français qu’elle dispense. Une classe de cinq étudiants qui apprennent le français tous les soirs de la semaine à raison de dix heures hebdomadaires. Cela saute aux yeux, ils viennent de milieux sociaux favorables. L’opportunité reste intéressante pour nouer des liens avec une population « authentique ». Jusqu’ici le type bolivien me semblait froid et je ne pouvais faire fi de l’étiquette de touriste. Échanges timides puis courtois, en français puis en espagnol. Une jeunesse qui n’hésite pas à me confier son rapport à la drogue, notamment la cocaïne. Commune, pure et précoce. Sucre, surnommée la ciudad blanca, joue de l’ambiguïté.
Les fêtes de la Vierge de la Guadelupe battent leur plein en ville. Dernière soirée à Sucre autour des alcools locaux tous plus infects les uns que les autres. Ambiance et feu d’artifice. Sucre va me manquer.
Jeudi 8 septembre 2011
Sucre. Je quitte mes compagnons de route ce matin-là. Deux vols jusqu’à la frontière brésilienne. J’embarque avec la TAM, la compagnie bolivienne de transport aérien militaire. Sensation pas désagréable d’être un homme de pouvoir. L’entrée et la sortie de l’avion se font sous la surveillance d’une dizaine de soldats au garde à vous, espacés méticuleusement jusqu’au hall de l’aéroport. Halte de quelques heures à Santa Cruz, le pôle industriel du pays. Aucun intérêt. L’idée d’arriver au Brésil me chatouille de plus en plus. Arrivée à Puerto Suarez, l’aéroport le plus proche de la frontière, mise en marche du chronomètre. Je dois impérativement rallier le Brésil avant la fermeture des postes-frontières bolivien et brésilien. A dix-huit heures. Quarante-cinq minutes pour récupérer mon sac, il est dix-sept heures trente. Je me rue vers la sortie de l’aéroport en quête d’un taxi. Il ne me reste plus que trente bolivianos (trois euros). Le chauffeur m’en réclame cinquante, aucune négociation possible. Je me mets en quête d’autres voyageurs pour partager la course. Deux jeunes types endimanchés, un badge sur la poitrine, répondent à mon appel. Mieux, ils acceptent de faire un détour pour moi. Elder et… Elder, argentin et bolivien. Deux missionnaires mormons à la rescousse des brebis égarées. De la curiosité à mon égard et un soupçon de prosélytisme. La manière est – je le concède – fort agréable. J’évoque l’Utah et le prophète Joseph Smith. J’aime faire état de ma culture générale, toujours sur le ton de l’innocence. Mes bons samaritains me déposent à la douane bolivienne et insistent pour prendre en charge la course. Tampon de sortie du territoire bolivien. Je me rue vers la Police Fédérale brésilienne. Porte close. Les gardes présents m’invitent à revenir le lendemain. Pluie battante. La perspective de passer la nuit au village frontière de Puerto Quijarro n’est pas enthousiasmante. Je négocie avec le garde. Une nuit à Corumbá au Brésil, à sept kilomètres, et je reviens le lendemain pour les formalités administratives. Todo bem. Je change mes dernier bolivianos pour cinq réals. De quoi me payer le bus. Nuit à l’hôtel Salette, glauque mais propre. Ville tristounette, prestations touristiques hors de prix – pour le « Bolivien » que je suis devenu. Où sont les standards de beauté brésiliens ? Pas dans le fast food sur lequel je me suis rabattu.
0.000000
0.000000