Tout sur ma Mère (1999)

Dimanche 15 janvier 2012

Point d’exhaustivité. Ce post fait office de voeux pour l’année 2012. La FrAAnce perd son AAA, les pétrodollars du PSG les font gagner, la France n’a toujours pas gagné d’Oscar du meilleur film. Pour redonner le sourire, une anecdote suivra le résumé.

7 septembre 2011. Les pays se succèdent. Du Pantanal – je reviendrai sur les deux dernières syllabes  -, je roule jusqu’à Sao Paulo puis Rio de Janeiro. Je prends un vol jusqu’à Salvador de Bahia. Je n’irai pas plus haut. Je le regrette. Le Brésil est le pays qui me surprend le plus. Culturel, moderne, cher, cosmopolite. Pas un seul instant, je ne doute que ça sera la 4e puissance mondiale à l’orée 2020. Les routards rencontrés non plus, c’est ici qu’ils cherchent du travail. J’ai loupé le Brésil authentique, j’ai compris plus tard que c’était ça que j’étais venu chercher. Je reviendrai dans le Nordeste, je chalouperai sur l’Amazonie. 2014 si tout va bien, si Gourcuff rejoue.

Déçu par les Brésiliennes. Petits maillots de bain, bonne chair. La viande Argentine a une saveur inégale. Bonne chair, mauvaise cuisson. J’ai un faible pour les pâtes et le Perito Moreno.

Un petit saut à Santiago du Chili. Nous sommes le 18 octobre 2011. Pas un ATM, une banque sur quinze est ouverte. Les Indignés Chiliens ont fait savoir leur mécontentement. Ils n’ont pas attendu Moody’s et Standard et Poor’s. Ils ont tout cassé.

Départ de Santiago le 19, arrivée à Auckland, Nouvelle Zélande, le 21. Seulement 13 heures de vol. Je ne verrai jamais le jeudi 20 octobre 2011, magie du changement de zone horaire lors des vols transpacifiques. La France joue le dimanche 23 octobre pour le titre. Gueule de bois le 24. J’évite le touriste français en Amérique du Sud, je me rapproche de deux tourdumondistes ecofriendly le 25, des parisiens : nous partageons la banquette arrière d’un camper-van de marque (C)hiace, Toyota. J’y reviendrai. Ile du Nord, île du Sud, paysages époustouflants, temps maussade. Je ne verrai pas le Mordor. Clochardisation. Un grand pas hygiénique pour moi. Squat des parkings privés pour dormir et communiquer, douches des piscines. Confirmation d’une conscience écologique. Et politique. Faire le tour du monde, refaire le monde. J’idéalise les concepts utopiques de société meilleure. Je campe les signaux Free Wifi by McDonald’s. Grâces à la mondisalisation, paradoxal. Je reviens avec un projet. Pour 2017. Je quitte les kiwis avec une vision apocalyptique : le centre de Christchurch ressemble à une ville abandonnées, décrite dans les films de George Romero. La Terre fait parler d’elle ici.

Easy-going life. Je suis accueilli le 9 novembre à Melbourne, Australie. La soeur et le fiancé de la soeur de la copine du meilleur ami de l’école d’ingénieurs. Autrement dit, mon frère est gendarme. Retour à un niveau d’hygiène acceptable. Début d’une carrière de routier. Je déplace des camper-vans d’Hobart en Tasmanie à Melbourne. Seul dans des véhicules conçus pour six. Elle est loin la promiscuité du (C)hiace. Concepts écologiques mis provisoirement de côté. J’évite trente wallabies, je manque de décapiter dix koalas – un des animaux les plus cons rencontrés jusqu’à présent-,  je laisse la priorité aux tranquilles wombats – un des animaux les plus mignons. Nouveau raid de Melbourne à Adelaïde via la Great Ocean Road. Jolis paysages, différents mais pas aussi beaux qu’en Tasmanie. J’arrive à l’heure pour prendre le train, le Ghan. Train mythique. 24 heures de voyage dans le désert jusqu’à Alice Springs. Alice Springs me fait penser à Salvador de Bahia. Elle ne partage pas les charmes de son homologue brésilienne, seulement les dépendants au crack. Moins jeunes mais aussi agressifs. Les natifs ont tous été dépossédés de leurs terre, exterminés. Aujourd’hui cantonnés dans des réserves confortables, craints et méprisés, et pour la plupart alcooliques et drogués. Natifs américains, indiens au Mexique en Amérique du sud, Africains au Brésil, Abos en Australie… Constat effrayant.

Australie (suite). Ayer’s Rock (Uluru). Pas possible de délocaliser un camper-van pour la Côte Est. Mon avion atterrit à Cairns. Dix jours de descente. Snorkeling sur la Grande Barrière de Corail, initiation au surf. Joli coin mais saturation. 24-hour-party-people. Je ne suis pas dans le mood et laisse, bien seuls, le million de jeunes germaniques, armés de leur visa vacances-travail, enquiller les bières et se dorer la pilule sur des bateaux de croisière hors de prix. Comme dirait Sardou, si on perd encore un A, on sera tous en GermAAAnie.

Le 9 décembre 2011. Jakarta est bordélique, bruyante, il est impossible de traverser la rue, de nuit comme de jour. Jakarta arrive à point nommé. J’adooooooooooooooooooore. Je fréquente peu, pas, les discothèques en France. La vie nocturne de la capitale indonésienne est trépidante. Faut-il savoir dire non. On a beau être dans le premier pays musulman du monde, il faut dire non. A la dope, aux prostituées, aux homos. Dire non plusieurs fois, plusieurs fois par minute. Au risque de mal finir. Je n’ai pas mal fini. Djordjakarta et les volcans de l’est ponctuent mon séjour javanais. Julie arrive. Bali, Lombok, les îles Gilis. Joli, très luxueux par moments, pluvieux et touristique. J’ai préféré Java. Je n’avais plus l’habitude que les écoliers me prennent en photo parce que je ressemblais aux blancs de la télévision. Marrant au début, déroutant et usant finalement.

KL, Kuala-Lumpur. Moins bien que Jakarta. Trop sage. Mais j’aime bien les buildings. Enfin, les deux seuls buildings, les tours Petronas. Encore une fois, il faut savoir dire non.

Vientiane, Laos. Dimanche 7 janvier 2011. L’une des capitales les moins connues et les moins peuplées du monde. Deux cents mille habitants, des allures de village. Belles balades en vélo. Un bar qui ouvre jusqu’à minuit, une discothèque jusqu’à trois heures, pas mal de routards – français. Ils se plaignent. Le Laos, c’est plus que c’était. Je les appelle les Soixante-dix-huitards. Les babas révolutionnaires du voyage, trop jeunes et bourgeois pour 68. Vang Vieng, deuxième escale laotienne. Je m’attends au pire. C’est un beau coin, niché entre les montagnes. C’est également le point de rencontre de nombreux occidentaux et australiens, venus se défoncer et colmater devant les series télé qui passent en boucle dans les bars. Au menu des bars, sac de weed, opium, champignons et un tas de “happy” recettes. Une activité : le tubing, descendre le fleuve à bouée. Si possible, le faire ivre et high. Trois possibilités : s’amuser puis ronfler, payer une grosse amende (les serveurs balancent leurs clients au flics en civil, ils doivent ensuite s’acquitter d’une grosse amende qu’ils négocient, 700 euros chacun  pour les deux français chopés quand j’étais sur place, la prison locale et le risque de HIV font peur), et la troisième crever. Il y a des mauvaises réceptions tous les jours. Le choc cranien reçu par un jeune australien il y a quatre jours lui a été fatal. Fin de l’épisode laotien avec Luang Prabang. Français, touristique, mais vaut clairement le détour. Je trouve une guesthouse tenue par un ladyboy (pré-op, pour les connaisseurs) et une sourde-muette. Pour une fois, ce n’est pas le ladyboy qui me fait des avances. Façon Bernardo dans Zorro, j’esquive avec habilité et courtoisie.

14 janvier 2011. Je compte rejoindre la Thaïlande par le Mekong. J’embarque sur un speedboat. Huit heures de trajet jusqu’à la frontière. Une barque sur laquelle on entasse huit passagers, comprimés, casqués et giletés de sauvetage. Rien à envier à Corsa Croisières. Mes jambes sont paralysées, je me lève plusieurs fois pour vérifier la circulation sanguine. Au risque de faire chavirer l’embarcation. Mes comparses russes, la soixantaine, n’en peuvent plus et noient leur scepticisme – rapport à la sécurité – à coups de grandes gorgées de vodka. Arrivée à la frontière cinq minutes avant la fermeture. Cinq heures de bus pour rallier Chiang Mai. Saison pleine ici. Il est minuit et tous les hôtels affichent complet. Seuls les ladyboys tapinant sur la rue me proposent un logement, gratuit. Il faut savoir dire.. non.

Retour sur un épisode qui se répète au fil des pays rencontrés. L’inconfort de la situation quand il s’agit de dire “non” ou “trop”. Salvador de Bahia, je débarque à peine. Je prends le bus pour le centre. Peu d’indications, une carte sous la main. Le touriste. Le Brésilien est de nature chaleureuse est n’hésite pas à créer le contact. Une masse se dirige vers moi. Un costaud, cent kilos au bas mot. Il déplace mon énorme sac à dos pour se mettre à côté de moi. Pointer du doigt sur la carte, ma jambe est effleurée. Un virage trop appuyé, il me comprime davantage contre la fenêtre. Je commence à douter de ses intentions. Son poing, sa main est contre ma jambe. Un autre virage plus appuyé, c’est l’entre-jambe qui est concerné. La main ne bouge pas, le virage est pourtant fini. Le doute n’est – presque – plus permis. Il fait chaud et humide à Salvador. Je prétexte un besoin d’air frais. Fin de l’histoire. Il est allé trop loin ou j’ai manqué de tact. Je ne pense pas avoir manqué de tact. Vang Vieng, quatre mois plus tard. Avec la Thaïlande, le Laos cultive l’art du massage. Je suis les conseils de mon guide et opte pour un des salons du nord du village, réputés “plus sérieux”. C’est marqué “professionnel” sur la devanture. Je souhaite découvrir le massage laotien, réputé physique et douloureux. La masseuse sensée m’accompagner, laisse sa place au dernier moment à sa collègue. Premier point : elle est habituée en mini-jupe. Rapide regard sur les jambes. Dessinées, voire musclées, façon gymnaste. Le salon en lui-même : trois matelas, rien d’autre, sordide. Elle me présente des huiles. Je suis étonné, je croyais que ça se faisait sans huiles. Regard sur les mains. Grandes mains. Début du massage. How are you? – Good. Elle insiste. How are you? – Euh, you mean where I am from? France. Elle continue. I Delhia, how are you?  Je comprends qu’elle veut connaître mon nom depuis le début. Jean-Pierre. Ce n’est finalement pas son anglais approximatif que je retiens, c’est le teint de la voix. Une voix que j’associe sans doute permis à un homme qui parle doucement pour masquer sa masculinité. J’aurais préféré que ça soit un homme. Les choses eurent été claires. Je ne vais tout de même pas faire de discrimination parce que c’est un ladyboy. Le massage se poursuit, je ne suis pas très relaxé, j’avoue. Ce n’est pas douloureux, c’est juste nul en fait. L’impression que quelqu’un te passe de l’huile sur le corps, ne fait que l’étaler. Le dos, les bras puis les jambes. La jambe droite. Le mollet, le genou, la cuisse. Le mollet, le genou, la cuisse. Le mollet, le genou, la cuisse, l’entre-jambes. Juste un effleurement. Ca peut arriver. Je ne suis pas expert ès massages, mais, le peu que je connaisse, certaines parties érogènes peuvent être frôlées. La jambe gauche, le mollet, le genou, la cuisse. Le mollet, le genou, la cuisse, l’entre-jambes, l’entre-jambes, l’entre-jambes. Stop. Jean-Pierre s’offusque. Elle/Il reste agard(e). Je lui fais comprendre que ce n’est pas ce que j’attendais, que je ne suis pas tout à fait relaxé. Elle/il ne capte toujours pas. En monde petit nègre : Legs okay, je pointe le scrotum, here no! Elle ne comprend pas, touche de nouveau mon scrotum, en guise de test. Je me lève, je quitte le salon après vingt minutes, je lui paie les cinquante mille kips (cinq euros), c’est le prix que je paie pour ne pas avoir à m’expliquer. Ce qui est intéressant, ce n’est pas de savoir si je suis homophobe ou homo – ma fiancée se satisfera d’un “non”. Deux situations analogues, inconfortables et sordides, amusantes et cruelles.

Aux lecteurs jusqu’au-boutistes, une année pleine de projets, de naissances et d’aventures. Faites attention à votre scrotum.

Sexe, Mensonges et Vidéo (1989)

Mensonges… je ne tiens pas mes engagements, mon journal de bord a des allures de bimestriel.

Vidéo… à défaut d’un récit, les rubriques PHOTOS et VIDEOS sont mises à jour. Beaucoup de médias, des risques pris, deux morts… deux appareils ont rendu l’âme.

Sexe…? Uniquement pour teaser, faire revenir le public et entendre souffler un vent de contestation.

Salé, Sucré (1994)

BOLIVIE

Jeudi 25 août 2011

Copacabana, Bolivie. Ma nuit dans le bus s’avère catastrophique. Ça me rend dingue de me faire escroquer. J’en avais besoin de cette nuit. Pierre a raison. Je n’éviterai pas les mésaventures. Autant relativiser plutôt que s’acharner à déjouer le sort. Mes dernières heures au Pérou m’ont permis de rencontrer un nouvel ami à usage unique :Vanessa, ma voisine de bus. Francophile, absolument pas avare en paroles, c’est une conclusion sympathique à mon aventure péruvienne. L’étiquette touriste restreint souvent les échanges. En tout cas les biaise. C’est rafraîchissant de s’entretenir avec des locaux, pas intéressés par la manne potentielle. Pointe d’ironie : Vanessa est guide touristique à Puno.

Il est cinq heures. Je dois opérer un changement de bus pour la Bolivie. Trois nouvelles heures d’attente. Mas o menos. Ce n’est pas la première fois que ça arrive : on fait les rencontres les plus intéressantes quand on partage la même consternation devant l’incompétence. Je fuis les plaintifs et bruyants – en général français – pour les calmes, si possible avec le verbe incisif. La connexion se fait avec Nina la Bavaroise. Nous partageons maté de coca, bus pourri, passage de la frontière et la nouvelle arnaque gentillette à l’arrivée à Copacabana – ça me coûtera dix centimes d’euro.

Le premier contact avec le Lac Titicaca est d’une douceur infinie. Temps splendide, hôtel confortable (La Cúpula).

J’engage l’ascension du calvaire qui domine la baie. Ascension courte mais épuisante. La colinne culmine est à environ 3500 mètres. Un femme d’une cinquantaine d’années m’interpelle. Helena me présente à son compagnon et à un vieil homme, une à deux dents récalcitrantes dans la bouche. C’est le Maestro. Ils enquillent les bouteilles de Pacena bolivienne en l’honneur de la Pachamama, la Terre-Mère. Ils m’invitent chaudement à les joindre. Traquenard. L’estomac fragile, mais devant les appels à trinquer toujours plus marqués, je vide les canons un à un. Je calque ma façon de boire sur la leur : chaque verre est ponctué d’une offrande à la Terre-Mère. Pour remercier la Pachamama, on l’invite à s’enivrer avec nous. Le couple péruvien perpétue cette tradition annuelle. L’occasion pour eux de s’octroyer quelques jours et voir du pays. Nous promettons de nous revoir le soir-même. Nous ne retrouverons pas.

Pour dîner, je retrouve Nina. Elle est accompagnée d’une jeune Néo-Zélandaise, au prénom qui nous interpelle : Acacia. En fin de compte est-ce plus surprenant que s’appeler Olivier.

Vendredi 26 août 2011

Copacabana. Nous allons passer un peu de temps ensemble Nina et moi. Nous nous donnons rendez-vous en milieu d’après-midi à l’Isla del Sol. C’est l’île vedette de ce côté-ci du Lac. Sur le bateau qui m’amène, les regards se portent la jeune famille bohème originaire du Chili. La maman joue de la guitare et chante des balades pour son fils. Ce dernier s’endort dans les bras de son père. Loin d’être un cliché, je me retrouve à une autre époque.

A l’arrivée, nouvelle épreuve de force, il faudra gravir les lacets qui amènent du port au point de rendez-vous, le village de Yumani. Une petite nana perdue sous son sac à dos, perdue dans la géographie de l’île me demande conseil. Je lui offre mon aide, et, dans un élan de courtoisie, lui propose de troquer mon petit sac optimisé d’une contenance de vingt litres pour le sien, un massif Air Contact Pro Deuter. Plusieurs allers-retours au Vieux Campeur dans le Quartier Latin avaient fait de moi un expert pour évaluer les bagages des globe-trotteurs. Je présente Inga à Nina. Nouvelle connexion. Nous partons tous les trois pour le nord de l’île. Ne pouvant me résoudre à la voir rougir sous le poids de ses bagages, je conserve son sac. En guise de récompense, plusieurs qualificatifs du type gentleman – je sers l’image du Français à l’international – et une nouvelle cervezabienvenue en fin de journée.

En soi, les paysages de l’île ne m’émeuvent pas davantage. L’île ressemble à s’y méprendre aux Cyclades en Grèce, la chaleur en moins. Nous trouvons un spot pour admirer le coucher du soleil. Joli, sans plus également. Nous coupons court à la sérénité de l’instant pour rejoindre le pueblo le plus proche. Nous avons mésestimé deux choses : la rapidité du soleil couchant et nos facultés à trouver le chemin adéquat dans l’obscurité. Les lumières du village sont droit devant, comme la falaise. Tant bien que mal, nous escaladons puis descendons sans rappel la paroi, de plus en plus abrupte. Les sacs à dos se font plus lourds. Une certaine excitation et quelques frayeurs, nous arrivons enfin au village. Quelques maisons en fait, plus de chèvres et vaches que d’habitants. Le choix de la pension se fait vite. Il s’agit d’un refuge, nous sommes les seuls clients. Nous partagerons une chambre triple cette nuit. Pas la douche, chacun affronte tour à tour l’eau glacée. A nos hôtes, une mère et sa fille, ou alors sont-ce deux sœurs ou grand-mère et petite fille, je réserve le plus beau qualificatif : demeurées. Jamais je n’aurais crû qu’un terme siérait si bien. Je ne peux pas leur donner un âge précis, pas plus qu’un soupçon d’intelligence. Le village n’est pourtant pas si reculé, beaucoup de touristes prennent le bateau. La consanguinité a sans doute joué un rôle non négligeable. Mes propos sont durs. Il faut voir la douleur de la « vieille » – trente ans au plus – quand il s’agit de faire le décompte total : trois convives à trente-cinq bolivianos. Les doigts ne suffisent pas. Cent cinq, ça fait un peu plus. La situation est à la fois ridiculement drôle et d’une profonde tristesse. Une truite à la plancha en guise de dîner, pas mal. Je me pose toujours la question sur les capacités de la vielle. Comment a-t-elle pu lancer son propre business ? Ce n’est pas une mince affaire de créer puis gérer une maison d’hôtes. Je tente une nouvelle approche : je demande une serviette de bain. Les deux bonnes femmes me regardent, la bouche ouverte et les dents serrées – faciès typique bolivien. Elles comprennent – semble-t-il – mais n’ont aucune réponse – semble-t-il (bis). Assises sur leur gros cul, elles n’esquissent pas d’autre mouvement, à part détourner la tête et revenir à la vraie chose importante : la telenovela de la soirée, sur le petit écran bruité. Je réitère ma demande, poliment. La vieille se lève finalement. Il faudra rajouter cinq bolivianos à la note. Ma main à couper que la grosse utilisera ses orteils de pieds pour le total.

Samedi 27 août 2011

Isla del Sol. La nuit fut fraîche mais correcte. Petite balade matinale pour admirer les plages, côte déchiquetée et ruines. Je sais à quoi je m’expose quand je porte un T-shirt ou une casquette à l’effigie d’une franchise sportive canadienne. Je me fais naturellement interpellé par la diaspora touristique québécoise. Ils ont toujours un mot sympathique. A l’inverse, je ne me risquerai pas à enfiler un maillot floqué des emblèmes du Paris Saint-Germain ou de l’Olympique de Marseille. Les Français, moi le premier, penseraient d’abord « beauf » ou « enculé ». En tout cas, ça n’inciterait pas au contact.

Nina et moi abandonnons Inga sur l’île, elle souhaite s’adonner à la méditation. Curieuse Inga qui m’a conté cette anecdote – le terme est galvaudé. D’ordinaire je me complais à citer Français et Américains comme les touristes les plus détestables. Sur une des îles Uros, également sur le lac mais du côté péruvien, elle me raconte avoir fait l’ « amère expérience » de partager la visite avec un groupe d’Israéliens. Le propos, venant d’une allemande, porte par nature à confusion. Vidéos à l’appui – le groupe de copains singent les danses traditionnelles boliviennes –, elle regrette le côté « fêtard » et « inconvenant » des touristes. J’y mets un bémol, arguant que mon comportement « français »en groupe est loin d’être irréprochable. Elle n’en démord pas, elle « n’est pas la seule à le penser, certains restaurants interdisent l’entrée aux Israéliens ». Et pourquoi pas aux animaux non tenus en laisse ? Pourtant je la crois, lagermanique. J’avais déjà eu écho d’un fait similaire : un écriteau flanqué sur la porte de lieux de convivialité péruvien. Aussi révoltant qu’effrayant.

Retour à la quiétude qui sévit à Copacabana. Repas arrosé d’une bouteille de vin bolivien, soirée agréable avec Nina. Nina est partie deux mois au Pérou et en Bolivie. Elle a refusé que son ami l’accompagne. Si elle regrette parfois son choix – son copain noie son chagrin en Thaïlande (sic) – , entreprendre le voyage seule a son importance. J’abonde dans ce sens. Mon quotidien à Paris ne me permet pas le temps à la réflexion. Ce voyage m’offre l’opportunité de cerner les choses qui comptent pour moi, définir les prochains défis, les choses à recadrer.

Dimanche 28 août 2011

Copacabana. Le bout de chemin avec mon acolyte allemande se poursuit. Nous quittons Copacabana pour la Paz. Au préalable, embouteillage dans la cité et concert de klaxons. Nous assistons, ébahis, au baptême des véhicules qui s’opère devant la cathédrale. Plusieurs prêtres aspergent d’eau bénite voitures et camions parés pour l’occasion.

A mi-chemin, le bus s’arrête. Les passagers sont invités à sortir et emprunter une barque à moteur pour franchir un bras du lac. Le bus arrivera – très en retard – par le bac. Vision improbable de tous les poids lourds qui semblent sombrer dans le Lac Titicaca.

A l’arrivée à La Paz, le constat est le même pour Nina et moi. On ne s’éternisera pas dans cette ville. C’est moche, c’est sale, il n’y a semble-t-il pas le moindre attrait touristique dans cette ville. Qui plus est, le logement est cher. Nous convenons de prendre une chambre – avec deux lits séparés – dans un hôtel du centre, l’hôtel Fuentes. Beaucoup de voyageurs m’avaient fait part des maux dont ils avaient souffert au Pérou, pour l’essentiel gastriques. Jusqu’ici, j’ai échappé aux pièges de la tourista. Jusqu’ici. La nuit passée à La Paz me rappelle à de biens mauvais souvenirs. J’ai choisi le mauvais moment pour partager l’intimité d’une chambre.

Lundi 29 août 2011

La Paz. Le réveil est entaché… d’un malaise vis-à-vis de ma prestation cacophonique de la veille – le jeu de mots est intéressant. Vite dissout par Nina qui m’affirme qu’elle a l’habitude de mettre son casque audio pour dormir. La subtilité de Nina est une de ses qualités que je jalouse. Au même titre que son guide touristique, du nom de son auteur Stefan Loose. Si le patronyme est effroyable et n’offre guère d’opportunité d’exploitation sur le territoire francophone, le contenu est remarquable. Je jette un coup d’œil glacial à mon Routard, que je n’avais pourtant pas maudit depuis plusieurs jours.

L’hôtel, rue Linarès, est au cœur du marché aux sorcières. Parmi les produits phares, les fœtus de bébé lama. Dégueulasse. A qui enterrera le petit corps rabougri sur son terrain, on promet la fertilité. Je profite de ma visite à l’ambassade de France – je récupère enfin ma carte bancaire – pour étoffer mon impression de la veille. La ville se révèle bien plus conforme à mes « attentes d’Amérique du Sud ». Bouillonnante, poussiéreuse, aimable et turbulente.

Je peaufine mon itinéraire bolivien : Copacabana – La Paz – Uyuni – Potosi – Sucre. Je fais l’impasse sur de nouveaux treks, mais m’inscris à la randonnée VTT sur les hauteurs de La Paz. El Camino de la Muerte. Rapide interview pour la télévision locale, dîner en compagnie de Nina et Rachel qu’elle avait rencontré pendant le trek de Choquequirao – un vrai regret pour moi. Soirée honnête, mais sans grand intérêt, avec la psychanalyste californienne.

Mardi 30 août 2011

La Paz. Départ à 6 heures pour El Camino de la Muerte. La route tire son nom et sa réputation du nombre inégalé d’accidents mortels. Jusqu’à il y a encore très peu de temps, la route en question était la seule voie menant aux villages environnants. Le dernier accident en date est une jeune japonaise en vélo qui a manqué un virage. La randonnée mêle à la fois ce que j’aime et ce que je déteste : l’ambiance colonie de vacance – détestable, l’agence s’appelle Madness – et une expérience sportive et visuelle intense. Quelques entames amicales avec un couple breton – encore – et un ingénieur anglais fraîchement diplômé passé par l’INSA de Lyon. Le parcours ne nécessite pas une technicité remarquable mais s’avère effectivement physique et dangereux. Lors des passagess étroits, je fais abstraction du vide – si attirant. Un grand-père autrichien ne manque pas de remarquer mon dispositif GPS. Et fièrement, exhibe sa montre de marque Garmin, beaucoup plus compacte et spécificités identiques. Seul senior, il a une occasion unique de mettre une raclée aux plus jeunes. Style de mise, « doggy style » extrême pendant les descentes, dépassements dangereux plein de condescendance, valseuses pendant les brèves ascensions. Malgré le mépris de circonstance que je lui porte, je le félicite pour sa tenue de route. L’homme est un coureur d’endurance chevronné. Six cents kilomètres en vingt-quatre heures, son record.

A peine revenu à La Paz, j’embarque pour un bus de nuit jusqu’à Uyuni. Pas davantage de chance avec ce bus, le plus luxueux de Bolivie sur le papier. Un problème technique m’oblige à emprunter un bus pourri jusqu’à Oruro puis changer en pleine nuit (3 heures). Les douze heures de voyage chèrement payées sentent le déjà vu.

Mercredi 31 août 2011

Uyuni. Nuit compliquée. J’avais plus ou moins prévu le coup et réservé une chambre à mon arrivée le matin-même. Il est 7 heures 30. Je ne suis pas si fatigué. Un tour de la ville s’impose. Sac sur le dos, j’arpente les rues qui se réveillent. Petite ville western sans beaucoup d’intérêt. Je m’y imagine mal passer une nuit. Plusieurs agents ne manquent pas de me proposer leur produit-phare : la visite du Salar d’Uyuni et du Sud-Lipez. Départ le matin-même à 11 heures. Je me prends au jeu, pousse à bout la responsable d’une agence dont les propositions – touristiques – me paraissent louches. Note pour plus tard : le Bolivien est beaucoup moins vendeur, achalant et patient que le Péruvien. Peu combatif, et globalement peu adepte aux compromis dans le négoce. Après une analyse précise du marché, je fais confiance à une petite bonne femme. Il ne lui reste plus que deux dents mais elle n’a pas lâché le morceau. Elle m’a également permis de discuter jusqu’à un prix tout à fait décent. Je fais l’impasse sur l’hôtel et m’engage pour trois jours de jeep. Le départ est imminent. En soi, le séjour m’enchante peu. Trois jours en jeep, de quoi blaser l’ardent trekkeur que je suis devenu.

Le succès d’un tour en agence tient à deux choses essentielles. La qualité du guide et le groupe en lui-même. Deux points sur lesquels j’avais exigé des garanties auprès de l’agence. S’il paraît compliqué d’évaluer le professionnalisme du guide, j’ai mon mot à dire sur le groupe. En général, je fuis les Français, et mets un bémol sur quelques nationalités avec lesquelles la communication sera compliquée, les asiatiques par exemple. A la lecture de la phrase précédente, je me rends compte de

la cruauté de mes propos.

Guide et cuisinière, si gentils soient-ils, restent avares en paroles. En revanche, la chance est au rendez-vous. S’offre à moi une merveille de groupe. Un couple italien bohème jusque dans l’accoutrement. Elisabetha et Stefano habitent non loin de Milan mais, passionnés par l’AmSud, s’expatrient à La Paz. Charline et Kévin, deux jeunes Bisontins dont l’accent plombé trahit les origines. Et Martin, Tahiti Bob colombien de Buenos Aires. Des artistes, pétillants et un équilibre trouvé. Français et Italiens jouent le jeu : la langue officielle pendant le périple est l’espagnol. J’en suis le premier satisfait, et de loin le plus mauvais.

Passage par les sites carte postale du Salar : culture, désert blanc, Isla Pescado. Si blanc, si grand, pur et diversifié. Point qui m’amuse : sur les cartes touristiques, le bleu azul est utilisé pour représenter le Salar. Comme l’océan. Nuit dans un hôtel de sel. Rudimentaire mais confortable. Créneau pour l’eau chaude et l’électricité. Chambre partagée avec le couple français.

Jeudi 1er septembre 2011

Atucha, Uyuni. Départ aux aurores pour une visite du Sud Lipez. Flamands roses. Mais surtout des lagunes dont j’ignorais la diversité colorimétrique. Le sentiment de vivre une pub de parfum, Fahrenheit de Christian Dior. Devant la Laguna Colorada, le spectacle est tel qu’on reste un moment scotché à étudier la palette. Miraculeux quand on ne s’y attend pas. Sans doute le spectacle naturel le plus fascinant qui s’est offert à moi depuis mon départ. Pour préparer la nuit sibérienne dans le refuge, nous nous lançons dans des parties endiablées de cartes. Les éclats de rire transpercent le silence alentour. Les deux autres groupes de touristes présents ne partagent pas notre bonne humeur et partent affronter la nuit dans leur lit. Je participe au massacre du magnum de Concha y Toro. Modestement à dire vrai, les séquelles de La Paz se font sentir. Dehors, nuit magnifique. La lune est à l’envers, très basse dans le ciel, à peine plus haute que les montagnes. Je tente vainement de prendre la voie lactée avec mon compact. J’oublie que mon flash n’a pas une portée astronomique.

Vendredi 2 septembre 2011

Sud Lipez. Nouveau départ à 5 heures. Geysers, sources thermales et déserts. Pensée à Salvador Dali, mon peintre préféré. Un désert « labouré » tel un jardin japonais porte son nom. Si étrange. La visite de la Laguna Verde scelle la fin de l’aventure commune. Les Français et Martin continuent leur route dans le désert de Tacama au Chili, à quelques encablures du Sud Lipez. A l’initiative de Martin, nous formons un cercle, tout le monde se tient par la main. Mystique. Avant ce voyage, devant de spiritualité et d’émotivité, j’aurais sans doute répondu avec un soupçon de mépris. J’y adhère pourtant. Franchement. Dernières accolades.

Nous passons le reste de l’après-midi dans la jeep jusqu’à Uyuni. Des paysages tout aussi fascinants défilent sous nos yeux sur des airs de musique western – j’avais proposé mes services disc-jockey, fort d’expériences passées à rattraper la programmation musicale de quelques soirées parisiennes. L’auto-stop n’est pas une pratique courante en Bolivie. Moyennant quelques sous, on peut toujours se faire proposer un lift sur quelques axes incontournables. Nous embarquons un gentil monsieur planté sur la route déserte. Si notre chauffeur reste planqué dans un mutisme apprécié, il n’a pas oublié d’être un conducteur chevronné. L’auto-stoppeur s’en rappellera. Sur le point d’arriver, il s’agite – muet par nécessité – pour signaler qu’il ne peut résister davantage. Davantage, terme optimiste. A la manière du Petit Poucet – la comparaison me semblait pertinente –, il se fraye un chemin de l’arrière de la jeep jusqu’à la sortie. Malgré une assistance de circonstance, on se plaît à moquer la détresse des uns. L’être humain est ainsi fait. Tant d’allégresse nous amène, les Italiens et moi, à opter pour six nouvelles heures de bus. Conditions précaires, espace minimal – standard d’un enfant bolivien – et route mouvementée pour rallier Potosi. A deux heures du matin, peu d’options de logement s’offrent à nous. Nous jetons l’ancre dans l’auberge la plus économique de la ville. J’hérite d’une chambre individuelle – inespéré – sans fenêtre aux allures de cellule. Je reste sceptique, hanté par les souvenirs passés.

Samedi 3 septembre 2011

Potosi. Courte nuit, hélas. Salutations au couple argentin rencontré la veille – monsieur est directeur de la photographie. Promesse de se revoir avec Betha et Stefano. Sans doute vaines. Nouvelle hostal fort sympathique recommandée par le couple bisontin, Koala Den. J’y entrevois une halte salvatrice. Je commence à me rendre compte que ce périple prend davantage des airs de corrida, je me retrouve continuellement à courir derrière une planification imposée. Un stress certain que je fuis mais dont j’ai besoin par nature.

La ville de Potosi est plaisante. Je fais un saut vers la très recommandéeCasa de la Monedad. Vaste maison coloniale mais visite bigrement ennuyante. La fatigue aidant, je me ferme à toute possibilité de distraction et donc de rencontre avec d’autres voyageurs. Faire la rencontre de différentes cultures, bagpackers compris, est un point essentiel du voyage. Source de richesse mais chronophage. Comme la faim, le sommeil me rappelle à mes origines sauvages.

Dimanche 4 septembre 2011

Potosi. Enfants comme voyageurs détestent les dimanches. En Bolivie on n’échappe pas à la morosité dominicale. Il n’y a rien à faire, tout est fermé. L’occasion est idéale pour dessiner la fin de l’itinéraire bolivien et anticiper la porte d’entrée vers le Brésil. Dans la rue, je croise une vieille à qui j’achète du papier toilette. Une amorce de discussion, elle me demande si je compte visiter la mine. La mine d’or qui a fait la renommée de la ville et la richesse de l’Espagne, abandonné pour l’étain et maintenant pour de quelconques minerais. Les mineurs sont source de fierté et de compassion. Je ne peux m’empêcher de lui confier le passé similaire de mes grands-parents, dans les mines de charbon du Pas-de-Calais. Intérêt et échange courtois. Je ne pourrai pas quitter la ville sans y faire un saut.

Lundi 5 septembre 2011

Potosi. Je m’engage pour une visite du site, le tour est assuré par d’anciens mineurs. C’est à la fois fanfaronnant et grossier. Je crains la colonie de vacances – angoisse répétée. J’y fais toutefois la connaissance de Jenni la Luxembourgeoise, Sarah de Hanovre – le chat dans Matrix, tout ça sent le déjà vu – et Jurjan, un hollandais qui me fera taire les reproches que j’ai pu formuler jusqu’ici sur la peuplade oranje. Changement de tenue : bottes, casque, pantalon et chemise. Toujours grossier, on ressemble davantage à des mineurs de la fin du XIXe. Passage par le marché établi au pied de la mine et achat de provisions. Boissons, cigarettes et matériel pour les mineurs que nous allons visiter. J’opte pour un litron de bière. Les autres qui ont choisi les sodas me jettent des regards inquisiteurs. Dernière étape avant la visite proprement dite : l’usine de traitement des minerais.

On entrevoit enfin l’entrée de la mine. Point d’ascenseur ici. J’ajuste le foulard qui me sert de filtre et me lance dans le long couloir, trop étroit, trop bas pour moi. Très vite, l’air devient irrespirable. Outre la gène respiratoire, nos nerfs sont mis à rude épreuve. Je me cogne la tête tous les dix mètres. Je jure en français, en espagnol. L’inhalation des millions de particules de poussière a raison de Jurjan qui rebrousse chemin après quelques minutes. Premier arrêt devant le Tio, Tonton Georges. Il s’agit d’une effigie satyrique à qui les mineurs offrent des présents et avec lequel ils trinquent. Pourvu d’un sexe énorme, Tio est le garant de la fertilité de la mine. Les mineurs sont indépendants. Ils travaillent le plus souvent au sein d’une coopérative, aucune société d’exploitation n’est désormais affiliée à la mine. Ils possèdent leur propre matériel (plus ou moins vétuste – de la pioche au marteau-piqueur). Ils travaillent quand ils le souhaitent, leur salaire dépend de leur seule production. Nous nous enfonçons plus profondément dans la mine, passons deux niveaux sous terre. Les conditions de travail et le franc-parler des mineurs – qui n’hésitent pas à jouer des épaules pour se faufiler dans les sous-terrains – ne laissent plus place au doute : il ne s’agit pas d’une simple visite touristique. Nous rampons, escaladons, sans cesse à la recherche de prises pour faciliter la descente. Une dernière échelle et nous parvenons au cœur de la mine. L’air est teinté de souffre, la température atteint les quarante degrés. Je jette un coup d’œil à ma gourde – déjà bien entamée – j’ôte la chemise protectrice. L’assistant-guide offre ma bouteille de bière à l’un des chefs – une sorte de porion même si le terme est usurpé, il ne s’agit pas d’une société d’état ou privée. Il l’accepte volontiers, trinque avec la Pachamama et m’en offre une goutte bienvenue. Nous sommes bloqués. L’électricité fait défaut, il faut attendre que la génératrice se remette en marche pour repartir. Les minutes sont longues. Je commence à suffoquer. Pour la première fois depuis des années, je manque de m’évanouir. Le guide s’en aperçoit et commence à me déshabiller et m’asperge d’eau. Initiative salutaire mais triste désaveu sur ma forme physique que j’imaginais optimale après tant de randonnées. La remontée est pénible ; le dédale de souterrains est sans fin. Je crains évanouissement et vomissement. Soulagement : la percée du jour s’annonce. Je jette à terre mon foulard immaculé de poussières. Grandes bouffées d’air frais, en tout cas moins « particulé » qu’à l’intérieur. Seulement deux heures trente à l’intérieur et j’en suis écœuré. Je fonds littéralement, le visage meurtri et perlé de sueur noire. Mes gerçures héritées du froid péruvien sont désormais marquées d’une encre indélébile. Ces hommes à l’intérieur, je ne peux décemment pas respecter leur travail. Tous les touristes ont pour eux cadeaux, compliments et encouragements. Je reste interloqué. Ils gagnent leur vie beaucoup mieux que la moyenne bolivienne. Mais à quel prix ? Leur espérance de vie est estimée à quarante-cinq ans. Ils y travaillent en moyenne entre vingt et trente ans, assurant à leur famille un soutien financier sans égal dans la localité. Je n’arrive pas à cautionner une telle logique. J’y ai contribué pourtant, ma présence est un aveu terrible. Je pense à mes grands parents. Ma mère a vu son père mourir de silicose quand elle avait cinq ans. Son beau-père en souffrira ad vitam. Il est temps de quitter Potosi.

Avant de partir, j’échange mon Routard pour un guide plus vieillot : Footprintsur l’Amérique du Sud.

Mus par le même souhait de rallier Sucre, Jenni, Sarah, Jurjan et moi optons pour la solution taxi. Un trajet de deux cents kilomètres. La réalité économique bolivienne a ses bons côtés. Les deux heures trente ne nous coûteront que quatre euros par tête. Quatre euros qui auraient pu nous coûter davantage. J’émets de sérieux doutes sur les capacités de notre chauffeur. Grosses frayeurs lors des dépassements, face à face évités de justesse, cris des filles et rires crispés des garçons. Définitivement le jour où ma vie aurait pu basculer.

Entente surprise avec les trois autres. L’hôtel que j’avais eu la précaution de réserver par avance me fait défaut. Tous ensemble, nous nous rabattons vers une auberge de quatre sous au nom quechua, Wasi Masi. Bonne pioche. J’hérite d’une chambre simple avec un confort inespéré pour la catégorie. Plat de pâtes dans un café pour terminer de faire connaissance. Nous sommes rejoints par deux toxicomanes français des Alpes Maritimes. Artistes et vagabonds de leur propre aveu, partis parcourir l’Amérique du sud en quête de la meilleure poudre. Pas méchants mais terriblement lourds, frustrés de n’avoir rien « touché » jusqu’à présent. En bon samaritain, je les sépare de quelques boliviens à qui ils cherchaient des noises, mais décide de les semer quand ils commencent à quémander les clochards et mendiants qui arpentent la rue.

Mardi 6 septembre 2011

Sucre. Quelle ville fantastique. Douce Sucre. Plaisir similaire à Cuzco quand il s’agit d’arpenter les rues mais plus authentique. Le centre est bondé de lycéens et étudiants, le cœur de la ville ne bat pas seulement pour le tourisme. Après plusieurs semaines à parler un espagnol compréhensible mais de pacotille, je me dis que l’endroit est idéal pour apprendre les bases. A la veille de partir pour un pays lusophone, mon choix est contestable. L’Alliance française de Sucre me propose trois heures de cours particulier. Georgina m’enseigne les règles élémentaires. C’en est presque émouvant de se retrouver dans une salle de classe. Alex, rencontré au petit-déjeuner, a pris l’initiative d’organiser un barbecue pour les hôtes. Alex est autrichien, il fait un tour du monde, il devait rester trois jours. Ça fait six semaines qu’il a posé ses valises à Sucre, il s’est amouraché d’une locale, sa vie à vagabonder lui semble soudainement plus compliquée. Jurjan et moi, fins amateurs de barbaque – pour la Bolivie on repassera –, ne pouvons nous empêcher d’acheter le vin le plus cher de l’épicerie. Un vin chilien, 91% chez Parker. Mes démons parisiens me rattrapent. C’est avec plaisir que le cède à la tentation. Soirée autour du feu à déguster un délicieux barbecue. Se joignent à nous Jody et Daniel avec lesquels j’avais fait le trek de Salkantay, rencontrés au coin d’une rue. J’émets des doutes sur mon périple : le monde est-il petit ou mon itinéraire définitivement trop touristique.

Mercredi 7 septembre 2011

Sucre. Dernière journée à jouir du climat favorable de Sucre. Hiver comme été sont doux ici. Et puis, les gens me semblent beaux. J’ai conscience du caractère discriminant de ce qui suit. C’est pourtant un aspect qui ne me paraît pas futile. Au travail comme dans la vie, je me surprends à préférer évoluer avec des gens pour lesquels j’ai une attraction physique, si infime soit-elle. Le lecteur sera flatté, révolté ou relèvera mon côté féminin. La Bolivie, plus que le Pérou, est un marasme humain du seul point de vue esthétique. Sucre est sans doute la seule ville sud-américaine dans laquelle j’arrive à me projeter. C’est aussi la ville la plus européenne que j’ai pu visiter jusqu’à présent, architecturalement et culturellement.

Mon goût pour la facilité se confirme : je gagnerai la frontière brésilienne par avion. Deux avions successifs me permettront d’économiser environ trente-cinq heures de voyage. J’achète pour un prix tout à fait décent, une petite fortune ici. J’ai longtemps penché pour un trajet en train – damnée hésitation, je dois continuer à améliorer ce défaut : el Tren de la Muerte. Excitation latente rapport au nom et paysages fantastiques – paraît-il – mais mauvais timing (trajet de nuit).

Dernières heures de cours avec Georgina. Tel un bon élève, je me suis mis la pression suffisante au petit-déjeuner pour terminer les devoirs imposés par mon professeur la veille. A la demande de Georgina, j’interviens pendant le cours de français qu’elle dispense. Une classe de cinq étudiants qui apprennent le français tous les soirs de la semaine à raison de dix heures hebdomadaires. Cela saute aux yeux, ils viennent de milieux sociaux favorables. L’opportunité reste intéressante pour nouer des liens avec une population « authentique ». Jusqu’ici le type bolivien me semblait froid et je ne pouvais faire fi de l’étiquette de touriste. Échanges timides puis courtois, en français puis en espagnol. Une jeunesse qui n’hésite pas à me confier son rapport à la drogue, notamment la cocaïne. Commune, pure et précoce. Sucre, surnommée la ciudad blanca, joue de l’ambiguïté.

Les fêtes de la Vierge de la Guadelupe battent leur plein en ville. Dernière soirée à Sucre autour des alcools locaux tous plus infects les uns que les autres. Ambiance et feu d’artifice. Sucre va me manquer.

Jeudi 8 septembre 2011

Sucre. Je quitte mes compagnons de route ce matin-là. Deux vols jusqu’à la frontière brésilienne. J’embarque avec la TAM, la compagnie bolivienne de transport aérien militaire. Sensation pas désagréable d’être un homme de pouvoir. L’entrée et la sortie de l’avion se font sous la surveillance d’une dizaine de soldats au garde à vous, espacés méticuleusement jusqu’au hall de l’aéroport. Halte de quelques heures à Santa Cruz, le pôle industriel du pays. Aucun intérêt. L’idée d’arriver au Brésil me chatouille de plus en plus. Arrivée à Puerto Suarez, l’aéroport le plus proche de la frontière, mise en marche du chronomètre. Je dois impérativement rallier le Brésil avant la fermeture des postes-frontières bolivien et brésilien. A dix-huit heures. Quarante-cinq minutes pour récupérer mon sac, il est dix-sept heures trente. Je me rue vers la sortie de l’aéroport en quête d’un taxi. Il ne me reste plus que trente bolivianos (trois euros). Le chauffeur m’en réclame cinquante, aucune négociation possible. Je me mets en quête d’autres voyageurs pour partager la course. Deux jeunes types endimanchés, un badge sur la poitrine, répondent à mon appel. Mieux, ils acceptent de faire un détour pour moi. Elder et… Elder, argentin et bolivien. Deux missionnaires mormons à la rescousse des brebis égarées. De la curiosité à mon égard et un soupçon de prosélytisme. La manière est – je le concède – fort agréable. J’évoque l’Utah et le prophète Joseph Smith. J’aime faire état de ma culture générale, toujours sur le ton de l’innocence. Mes bons samaritains me déposent à la douane bolivienne et insistent pour prendre en charge la course. Tampon de sortie du territoire bolivien. Je me rue vers la Police Fédérale brésilienne. Porte close. Les gardes présents m’invitent à revenir le lendemain. Pluie battante. La perspective de passer la nuit au village frontière de Puerto Quijarro n’est pas enthousiasmante. Je négocie avec le garde. Une nuit à Corumbá au Brésil, à sept kilomètres, et je reviens le lendemain pour les formalités administratives. Todo bem. Je change mes dernier bolivianos pour cinq réals. De quoi me payer le bus. Nuit à l’hôtel Salette, glauque mais propre. Ville tristounette, prestations touristiques hors de prix – pour le « Bolivien » que je suis devenu. Où sont les standards de beauté brésiliens ? Pas dans le fast food sur lequel je me suis rabattu.

Les 39 Marches (1935)

Vendredi 19 août 2011

Départ pour Salkantay. Sympa le Frankenstein. Ludwig se réveille à quatre heures pour sécuriser mes bagages restants et fermer la porte derrière moi. J’emporte un petit sac de randonnée et un autre sac de 5 kg destiné aux mules. Le guide se pointe avec une heure de retard, désagréable dans l’expression. Il m’amène à un bus où une bonne trentaine de trekkeurs se tassent. Ça sent aussi mauvais que la dernière fois, le type de l’agence m’avait certifié pas plus de dix personnes dans le groupe. Mas o menos *. Trois heures de bus. Desayuno (petit déjeuner) et formation des groupes. Je me retrouve avec un couple d’Australiens – encore – et quatre comparses brésiliens de Sao Paulo. Juan, quechua à la bonhomie naturelle, nous guide sur le sentier. Très vite, je prends les devants. Le chemin est ennuyant. Rien d’extraordinaire, à part une vache qu’on voit tomber dans le ravin. En direct. Etonnant. Nous faisons connaissance. Daniel entreprend la dernière ligne droite de son tour du monde qu’il a débuté… il y a quatre ans. Juste après avoir terminé son école d’ingénieurs (sic). Il l’avait débuté par la France. Fan de rugby, il était parti supporter les Wallabies pendant la Coupe du Monde. Il avait brodé par la suite, se faisait rejoindre par sa petite amie Jodie, physiothérapeute à Brisbane. Les quatre amis Brésiliens – Diojo, Maria-Theresa, Andre et Thiago – ont l’habitude de partir ensemble deux semaines chaque année. On trouve toujours un point de ressemblance avec les gens qu’on est amené à rencontrer.

Nous bivouaquons au pied du Salkantay dont l’ascension est prévue le lendemain. La bouffe préparée par le cuistot est excellente. Je prends plaisir à manger la soupe. Il est 20 heures. Je suis l’un des derniers encore à table. Je pars me coucher. Je rejoins dans la tente Ochel, le seul Espagnol – enfin Basque – de l’expédition. Jusqu’à présent, mon niveau de communication en espagnol me paraissait très satisfaisant Ochel va tout contre-balancer. Il ne comprend rien à ce que je lui raconte, je ne comprends rien à ce qu’il baragouine. La discussion tourne court. Je ne me suis pas couché si tôt depuis… en fait jamais.

(*) cf. decamino.net

Samedi 20 août 2011

Salkantay. Réveil à cinq heures trente, tout en douceur. Guides et assistants-cuistot font le tour des tentes, gobelets et thermos à la main. C’est l’heure du maté de coca. Je me fais repérer au petit déjeuner par deux germanophones assis à mes côtés. J’ai le malheur de tremper mes tartines beurre-confiture dans ma tasse de thé. So French !, s’exclament-ils. La table entière s’esclaffe. Je balbutie quelques phrases dans la langue de Goethe. Plutôt fier de moi. Les deux compères me répondent dans un français quasi-parfait, seulement teinté d’un léger accent. Autrement dit, je me prends une taule linguistique. Tout s’explique : Marc le Luxembourgeois et Johannes le Berlinois, travaillent tous les deux au Parlement Européen à Bruxelles. Leur côté chambreur et animateur de colo me plaît. C’est le genre de type avec qui je peux sympathiser. La suite me donnera raison. On commence l’ascension de la fameuse montagne. Le passage du col se négocie à 4600 mètres environ. Glacier, neiges éternelles, pas de mensonge sur la marchandise. Avant d’amorcer la descente, le groupe se félicite et la prise de photo est de rigueur. Ça n’était franchement pas si terrible, certains n’ont pourtant pas hésiter à emprunter les mules.

Arrivée au point de ravitaillement à la mi-journée. La pause est fantomatique. A peine assis, la pluie se met à tomber, le genre de pluie qu’on redoute, celle qui dure. J’avale d’un trait soupe et plat de nouilles. Je ne touche pas à la gelée de maïs qui me paraît peu ragoûtante de toute façon. Sur le conseil de Juan, je me mets à foncer et rattraper les groupes passés devant nous. Il y en a pour trois heures et demie de marche. Pas question de me cogner la flotte aussi longtemps. Saloperie de pantalon déperlant conseillé par le vendeur de Go Sport. J’ai à peine décollé, je suis trempé. Je m’enfonce dans la jungle par le petit sentier, désormais un cours d’eau. Une seconde d’inattention, c’est la chute. Je suis couvert de boue. Je peste sans cesse avec une seule idée en tête : en vieux baroudeur, arriver le plus vite possible. Il me faudra trente minutes pour rattraper les deux échappés, Marc et Johannes. Nous faisons route à vive allure. La pluie cesse progressivement. Le sentier borde un ravin de plusieurs centaines de mètres. Soudain un cavalier endormi sur sa monture au galop nous fait face. Il est 14 heures, il est en fait ivre mort. Détail annonciateur. Nous nous plaisons à évoquer la bière qui viendra saluer notre échappée.

Le camp est désormais à vue, le soleil vient de percer. Le moment est jouissif. Nous sommes les premiers arrivés, les poursuivants pointeront à trente minutes. Aux vainqueurs, une douche de fortune qui n’était pas du tout prévue. Pas le genre de douche sous laquelle on s’attarde : une poire faite d’un cul de bouteille en plastique, l’eau gelée – de la rivière sans doute. Aux hurlements des uns sous la douche répondent les rires des deux autres. La lessive faite, le soleil commence à poindre. Juan me propose de faire sécher pantalon et chaussures dans la maisonnette des locaux qui nous prêtent leur terrain. La famille est entassée dans une pièce de vie autour d’un feu. J’entraperçois une petite chambre, à peine plus grande que le foyer. Le sol est en terre. Un cochon d’inde couine et cavale entre les enfants. Pas de Cuy * ce soir, sans doute un peu plus tard dans la semaine.

Il est 16 heures. C’est le moment de l’apéritif. Marc ne perd pas de temps pour m’offrir une bière, 660 mL, la Cusqueña. Je tente une approche : proposer un caps **. C’est un franc succès. Curieux de toutes nationalités s’invitent en tant que spectateurs. Le titre deCampeón de la Valle Sagrado me revient en toute logique. Mes adversaires malheureux ne manqueront pas de souligner l’arrogance dont je fais part. Marc joue sur ma susceptibilité clamant à tout va qu’il a battu le Français. La soirée se termine paisiblement autour d’un feu.

(*) Cuy : Cochon d’inde ou Guinea Pig. Plat typique de la région d’Arequipa, très prisé au Pérou.

(**) Caps : jeu de capsule durant lequel les deux joueurs sont assis l’un en face de l’autre, chacun une bouteille entre les jambes. Le vainqueur est celui qui fait tomber la capsule de son adversaire en lançant sa propre capsule. Le titre de Champion du XVIIIe m’a été décerné à plusieurs reprises.

Dimanche 21 août 2011

Salkantay (fin). Ce dernier jour de randonnée s’annonce tranquille, peu palpitant. Le temps seulement de s’amuser avec les animaux des fermes avoisinantes. Pour une raison qui m’échappe, je prends un malin plaisir à effrayer les porcelets. On est passé de 4600 mètres à 2000 mètres, le souffle revient, on est à peine grisé par la fatigue accumulée. Le trek se termine pour le déjeuner. Aux guides, porteurs et cuistots, les pourboires. Aux amis, les au revoir. L’organisation laisse à désirer. On se retrouve entassés et baladés dans des bus interminables. A chaque virage, les mêmes sourires crispés se lisent sur les visages. On frôle le précipice.

Arrivée à Hydroelectrica, à douze kilomètres du Machu Picchu. Nous ne sommes plus que trois, les deux Aussies et moi. Plutôt que d’emprunter le train le plus cher du monde (18 dollars pour 10 km), nous faisons le choix de rallier Machu Picchu Pueblo à pieds. Une ultime et charmante balade de deux heures qui nous fait longer la voie ferrée. Nous nous payons le luxe d’arriver avant le train. Hostal sans charme, repas fade. Les Australiens quittent la table sur un geste d’humeur pestant contre l’organisation. Le Français, lui, reste stoïque. C’est demain le jour qu’il attend. A l’âge de neuf ans, j’avais récolté dix bons points. Banal en soi, j’étais bon élève. En échange, le maître m’avait donné une image. Pour la première fois, je découvrais le Machu Picchu. La prononciation du nom m’était difficile mais, une fois maîtrisée, on ne peut plus exotique. A qui voulait bien l’entendre, famille et camarades de classe, je me vantais alors de connaître le plus bel endroit du monde.

Lundi 22 août 2011

Aguas Caliente. Le bus, très peu pour moi. Je fais le choix de monter au Machu Picchu à pieds. Je quitte ma chambre à 5 heures. J’aurais dû décoller trente minutes plus tôt. L’ascension est estimée à une heure et trente minutes, je tiens absolument à être là à l’ouverture à 6 heures. Il me faudra cinquante minutes pour atteindre le site et escalader les mille-sept-cents marches. Excité et en forme donc. Les règles d’accès au Huayna Picchu ont changé depuis fin juillet 2011. Auparavant, seuls les quatre cents premiers arrivés étaient autorisés à gravir la fameuse montagne. Dorénavant, il suffit juste de réserver son billet, plus tôt et forcément plus cher. Je suis à peine étonné de croiser dans la file d’attente des profils dodus, vieux, autrement dit familiaux. L’ascension du Huayna Picchu est ardue. Il ne faut pas hésiter à y aller à quatre pattes. Un à un, je grille les touristes davantage habitués au régime Gault & Millau, Spa & Gastronomie. Les mille-deux-cents marches gravies, c’est la douche froide. Le Machu Picchu est à peine visible. En fait, la grisaille masque tout. Peu à peu, les touristes quittent les lieux. Les Français, en général les plus bruyants, ne cachent pas leur déception. Je ne désespère pas. Mes amis Mathieu et Bertrand avaient connu pareille mésaventure l’année dernière ; le ciel s’était par la suite « miraculeusement » découvert. J’attends. J’attends encore. A un nuage en succède un autre. On voit nettement la bruine dévaler à flanc de montagne. C’est plutôt beau mais ça ne fait pas avancer le Schmilblick. Le plus beau site du monde est masqué par cet épais brouillard, je suis sur les lieux depuis plus de quatre heures à méditer. Comme un con ? Ma patience s’en voit finalement récompensée. L’instant est intense. J’ai trouvé un spot merveilleux, je me sens seul, pas le moindre pèlerin autour de moi. C’est le genre de moment où on ne pense à rien. C’est difficilement descriptible, je ne fais juste que regarder.

Darling, come here. Deegan, listen to me ! J’ai conscience du caractère discriminatoire, généralisant voire choquant des propos qui vont suivre. De la même façon, je continue à affirmer que les Français sont parmi les touristes les plus détestables du monde, j’en fais moi-même partie:grande gueule, aptitude à la plainte sempiternelle, j’en passe et des meilleurs.

Deegan ! La parfaite petite famille américaine me laisse à peine savourer. Elle vient me gâcher le moment que j’attends depuis des heures. De la place, il y en a partout. Alors peut-être la sueur de mon front a cette vertu à attirer les trous du cul. Je me retrouve cerné à ma droite par Daddy et la petite blondinette, à ma gauche par cette tête à claque de Deegan, et derrière par la grande sœur, Mom et un autre type que je soupçonne être l’amant de cette dernière. Le tout à cinquante centimètres, les conversations fusent, je n’existe plus, ce petit con de Deegan n’hésite pas à m’enjamber. La scène : j’ai devant moi le Machu Picchu et je me coltine pêle-mêle les raisons pour lesquelles la mère ne court plus que trois jours par semaine, la blondinette n’a pas gagné le championnat national de natation, l’école publique de Deegan dispense la meilleure éducation de l’état et la vérité américaine sur la chute de Kadhafi. Je t’en foutrai du Kadhafi, pas un ne serait fichu de placer la Libye sur une mappemonde. J’assiste à une exacerbation de fierté et à une occupation démesurée de l’espace d’autrui. CQFD. Cette petite famille reproduit à son échelle le schéma politique international de son pays. Ou alors c’est l’inverse. Je ne suis finalement pas étonné de l’état du monde aujourd’hui. Je me décide à quitter ce qui jadis fut mon « territoire », un paradis perdu.

Il y a derrière la montagne la Grande Caverna vantée par la plaquette du site. A quarante minutes. Les nerfs à fleur de peau, avec toujours le goût du challenge, je me lance dans une nouvelle course. Les touristes, dans l’autre sens, sont médusés et amusés. J’y suis en quinze minutes. La cave n’a finalement que peu d’intérêt. Je peux enfin partir visiter le site du Machu Picchu. Deux options s’offrent à moi : prendre le chemin inverse et bifurquer – boring –, ou gravir de nouveau le Huayna Picchu par un nouveau chemin. Je ne me fais pas prier mais je comprends vite ma douleur ; ce chemin se fait d’ordinaire dans le sens de la descente. L’ascension est pénible. Pour la seconde fois, j’arrive au sommet. Je ne reconnais pas les lieux. Il n’y a plus que moi. Cerrado! Un employé du site est surpris de me voir ici. Les touristes ont évacué depuis belle lurette. Je n’ai – une seconde fois – pas l’opportunité de savourer ce moment de quiétude. Je redescends la montagne.

Julie regrettait que les sites mayas et aztèques que nous avons visités au Mexique soient si facilement accessibles. On perd le côté aventureux et mystérieux des cités. Le trek du Choquequirao aurait pu exaucer ce souhait. Ce site, 70 km à l’est et plus grand que le Machu Picchu, est uniquement accessible à pied ou à dos d’âne. Aucune chance de se faire déranger par la petite famille parfaite.

Les allées du site se vident peu à peu. Je prends un plaisir étrange à sillonner les ruelles la main sur les pierres. Lézards, chinchillas et lamas reprennent possession des lieux. Plus que quelques vieux avec leur déambulateur – sans blague – squi e dirigent vers la sortie. Le site est désormais vide, c’est le moment idéal pour la prise de photographie. Le spectre maléfique qui me suit depuis le début de l’aventure n’est jamais très loin. La batterie de mon appareil photo est off. Mon nez se met à pisser le sang. Ce moment de frustration, je le partage avec un touriste que je croise. Un Américain. Il a l’œil vif, le cochon. En un instant, il insère ma Memory Stick dans son reflex et se met à mitrailler. Je n’en attendais pas moins. Sympa, l’Américain.

J’ai les jambes en compote. Le site vient de fermer, je suis le dernier à coup sûr. Un dernier défi. J’enjambe les mille-sept-cents marches et la route jusqu’à l’hôtel en trente-cinq minutes. Avant de prendre le train puis le bus pour Cuzco, je m’octroie un pur moment de bonheur. Le restaurant franco-péruvien du coin, Indio Felix. Le chef aux allures de pirate croit me reconnaître quand je passe la porte. Il me serre la pince pendant une bonne minute. Il est visiblement high ou… différent. Soupe Criolla, Pollo péruvien, mousse au chocolat de Cuzco. C’est cher mais exquis. De retour à Frankenstein. Il est deux heures du matin. Sous une couche de gras de plus en plus légère, j’aperçois nettement poindre mes abdominaux.

Mardi 23 août 2011

Cuzco. J’ai le mollet gauche toujours contracté. L’escapade de la veille, de loin la plus physique, a laissé des traces. Je fais les comptes. J’ai gravi et descendu environ neuf mille marches. Soit environ une fois et demie l’ascension – et la descente – de la Tour Khalifa (http://fr.wikipedia.org/wiki/Burj_Khalifa), le plus haut gratte-ciel du monde. J’aime les statistiques.

Je retrouve Johann, rencontré à Arequipa. Dégustation de jus de fruits et cevice au marché San Pedro. Visite l’après-midi des sites Incas à proximité de Cuzco : Tambomachay et Qenqo. Sans grand intérêt. Surtout après avoir vu le Machu Picchu. Je propose à Johann de m’accompagner le soir-même à une soirée péruvienne initiée par Juan, le guide du trek.

Nous nous retrouvons pour dîner autour d’un poulet braisé à la Polleria Grimaldo, institution locale. Parmi les convives, les bretons Guillaume et Aurélie rencontrés par hasard, de retour d’une nouvelle excursion. Et Alexandre, interne en stage dans un hôpital privé de Cuzco. Une fois repus, les Rennais nous abandonnent. Juan nous amène dans une discothèque locale, Las Vegas. Johann et moi sommes les seuls gringos. Chose rare : je domine la salle par ma taille. 1 mètre 80 chez les Péruviens, c’est un peu comme Mathieu Désert ou Pierre Buffin au Showcase sous le pont Alexandre III. Juan, toujours aussi jovial, nous invite à danser sur les rythmes locaux. Malgré les regards incessants autour de nous – intrigués, intéressés, incrédules –, l’amusement est de la partie. Je mets les facultés de Juan à rude épreuve. Les bouteilles de Pilsener péruvienne s’enchaînent. C’est ivres que nous rentrons au bercail. Juan est sonné, balbutie, s’endort, se réveille, fait de moi son ami, un vrai, et me fait promettre de résider chez lui lors de ma prochaine visite.

Mercredi 24 août 2011

Cuzco. Mon bus pour la Bolivie n’est qu’en fin de journée. Il me reste suffisamment de temps pour faire un tour dans la Vallée Sacrée. Direction Pisac à une heure de bus de Cuzco. Ville déserte, marché qui ressemble aux autres, ruines dignes d’intérêt néanmoins. Encore une fois, tout est relatif après le MaPi *.

La Place d’Armes à Cuzco est le centre névralgique de la ville. Très jolie, c’est aussi là qu’on se voit proposer Weed et Coke à prix défiant toute concurrence. Les dealers ne se cachent pas de la maréchaussée qui les ignore, pourtant postée à quelques mètres seulement. Mon non-penchant pour les drogues m’aide à m’extirper des ventouses des vendeurs. La place regorge également de jeunes filles péruviennes, pas vraiment jolies, qui proposent leurs services. Il ne s’agit pas de prostitution, mais, de l’extérieur, ça s’apparente clairement à du recollage. Les témoignages d’autres voyageurs suffisent à me convaincre. J’opte pour une heure de massage incluant pêle-mêle les spécialités inca, suédoise, californienne et réflexologie. Je ne suis pas expert de massages. Pour cinq euros, je n’ai pas eu l’impression d’avoir perdu mon argent. J’espère seulement être suffisamment détendu pour un nouveau trajet nocturne. J’ai fait le choix d’une compagnie confortable. En arrivant au terminal terrestre, je me rends compte de la supercherie. Le vendeur de la compagnie choisie me dirige vers une autre compagnie, m’affirmant que c’est le même service. Ça ne sera pas le cas.

(*) MaPi, abréviation communément admise pour le Machu Picchu.

Frankenstein (1994)

Dimanche 14 août 2011

Arequipa. 3 heures 30. Départ pour le trek dans le Colca Cañon, à 170 km du centre-ville. Les trois heures du trajet sont salvatrices, je trouve le sommeil. 7 heures, petit déjeuner. Ambiance froide. Le gros allemand barbu à ma gauche ne répond pas à mes marques de politesse. Nous sommes une quinzaine à table. Peu de profils athlétiques, plutôt quinquas et parmi eux le sosie hollandais de Tim Robbins, grisonnant, polo et Converse aux pieds. Je prends peur. Ce premier trek sent l’attrape-touristes. Nouvelle navette, pause de 40 minutes pour admirer le vol des condors. On en aperçoit une poignée, tous à distance. Il y a bien 300 touristes. Cette fois, c’est la bonne, on rallie le point de départ.

Il est 9 heures 30. Ô surprise, exit Tim Robbins, les « boulets » sont largués. Nous sommes cinq sous l’égide d’Angelito, notre petit guide péruvien. Pléonasme. Angelito nous met en garde : le trek de deux jours est plus intense que celui de trois jours. Même parcours en moins de temps. On entame la descente dans le canyon. On passe d’une altitude de 3200 mètres à 2000 mètres. Il se trouve que je suis le doyen du trek. Je prends tout de suite mes marques et rattrape le couple australien. Karolien, d’origine hollandaise, et David. David Knight, j’aime bien la sonorité de son nom, à mi-chemin entre K-2000 et Bob Vallée. La marche est active, les adducteurs prennent cher, on fait connaissance. Tous deux sont de Melbourne. Karolien a le job dont toutes nos copines rêvent secrètement le dimanche après-midi. Elle est décoratrice d’intérieur pour IKEA. C’est elle qui aménage les appartements-type. Dave est lui urban planner. Il y a décidément beaucoup de couples, la trentaine aidant, qui se lancent dans des voyages type tour du monde. Karolien et Dave ont débuté leur voyage il y a déjà 8 mois avec pour point d’orgue les Amériques centrale et latine. Ils ne reprendront pas leur job à leur retour. Leur retour, ils ne savent d’ailleurs pas très bien quand ça sera. Dans deux mois, ils partent pour la France. Ils ont dégoté un job de saisonnier dans une résidence pour anglais fortunés à Chamonix. Ils resteront peut-être davantage. Il y a quelque chose de punchy chez eux, irréfléchi et parfaitement calculé. Ce couple est séduisant. Ils m’interrogent sur les raisons de mon voyage, ma vie en général. Leur réaction est la même que celle d’Aurélie et William, les deux bretons tourdumondistes. Ils trouvent ça « courageux ». Je ne sais pas quoi dire. Ça fait déjà quarante-cinq minutes qu’on attend notre guide et le deuxième couple. Je commence à bitcher. Daniel et Helen ont à peine quarante ans à eux deux, et ils luttent. Quand on dit que la maturité physique est à 30 ans, on n’a pas tort, il ne faut pas enterrer les joueurs vétérans.

Pause déjeuner. De cinq on passe à neuf. Sorte de sélection naturelle. S’adjoignent à nous les plus rapides d’un autre groupe éclaté. Les « vieilles » et les « grosses » prendront le raccourci. Les nouveaux prennent les devants, emmenés par Nina, suisse, dreadlocks, souriante et des mollets qui font deux fois les miens. Je fais le chemin avec Johann, un Français. Tiens, c’est surprenant. Johann, c’est mon voisin. Il habite Guy-Môquet et travaille Porte de Saint-Ouen, autant dire qu’on avait davantage de chances de se croiser à Paris plutôt qu’ici. Pas de difficulté majeure, on rallie l’oasis promise peu avant 17 heures. Les « lents » ne sont toujours pas arrivés, il leur faudra encore une bonne heure. Pas d’électricité ici, mais une piscine. Piscine qui fait la joie d’une mamie qui n’hésite pas à se foutre à poil pour se changer. Note : des cabines sont à trois mètres. Les anglo-saxons sont sidérés.

Dîner, débriefing, tout le monde repart vers sa case. Au pied du mur, je me rends compte de mon amateurisme, les autres également. A défaut d’une lampe frontale, je me sers de la lampe rose à dynamo que m’a offerte Julie. Ça fait plus de bruit que ça n’éclaire. Pas facile pour faire son sac et vérifier qu’on n’a rien oublié. Il me manque quelque chose d’autre. Le papier toilette. Je me vois contraint de quémander les Australiens.

Lundi 15 août 2011

Cañon de Colca. L’ascension débute à 5 heures. Le soleil n’est pas levé, je me débrouille sans lampe-torche. La montée doit durer trois heures, c’est plié en une heure quarante-cinq pour Dave et moi. On se paie le luxe de rattraper une partie du groupe parti une heure plus tôt. On attend les retardataires dans le froid, ça dure une bonne heure et quart. Congratulations et photos avec Johann et Dave pour passer le temps. Fin du trek – déjà – et commencement d’une après-midi interminable à visiter les points d’intérêt du canyon. Quelques belles images tout de même : plateaux, troupeaux de lamas, champ d’idoles à plus de 5000 mètres. Plaisant mais fatiguant. Retour à Arequipa à 18 heures. Je quitte mes compagnons, on évoque la possibilité de se revoir sur le chemin ou se rendre visite dans nos pays respectifs. La même rengaine, ça reste bon enfant. Mon bus pour Cuzco est à 20 heures.

Mardi 16 août 2011

Arrivée à Cuzco, il est 6 heures du matin. Je file directement à mon auberge : l’Hostal Royal Frankenstein. J’hésite à sonner, il est tout de même très tôt. Légers frappements à la porte. On m’ouvre. Il s’agit d’un type en pyjama le bonnet sur la tête, avec un fort accent allemand. L’accueil est glacial. En dépit de mes bonnes intentions, il me fait signe d’utiliser la sonnette à l’avenir. Ludwig me conduit jusqu’à ma chambre, lugubre. Ma chambre à un nom : le Laboratorio, juste à côté de Mary Shelley. Point de visite, mais j’ai tout de même le temps d’entrapercevoir la faune locale : piranhas, un gros iguane particulièrement dégueulasse qui se balade en liberté dans les parties communes.

Je compte rester à Cuzco deux jours tout au plus, puis m’aventurer dans la Vallée Sacrée. Tout le monde est venu voir une chose ici : le Machu Picchu. Je me pointe à l’office du tourisme avec une idée bien précise : prendre mon billet pour le site avec l’ascension du Huayna Picchu. Le Huayna Picchu, c’est la montagne qui se trouve derrière le site archéologique. Du Huayna Picchu, le point de vue est paraît-il fantastique. En d’autres termes, je ne dois pas manquer ça. Mais je dois faire vite, le nombre de places est limité à 400 par jour. Sur le chemin, je croise Nina, la suissesse d’Arequipa. Ecoeurée, il n’y a pas de place pour le site avant le lundi suivant. Je dois revoir mes plans. Je resterai plus longtemps. Pourquoi pas me lancer sur un autre trek. De retour à Frankenstein, un – autre – jeune couple breton me propose de dîner avec eux et leurs partenaires rencontrés lors de l’Inca Trail, le Chemin de l’Inca. C’est la Rolls des treks dans les Andes, sans doute la plus belle balade après l’Anapurna. Ça ne sera pas pour moi, les inscriptions sont closes jusqu’en novembre. La soirée se poursuit. Guillaume et Aurélie sont internes en médecine à Rennes. Au moment d’entreprendre ce périple, la solitude était une de mes préoccupations principales. A tort. Voyager seul, c’est l’opportunité de faire un tas de rencontres. Le pisco sour, cocktail péruvien, coule à flot. La fatigue prend le dessus. Je décline poliment la proposition d’after. Et je m’étonne une fois encore de l’ampleur de la diaspora bretonne.

Mercredi 17 août 2011

Cuzco. Je déteste ma banque. Pour la deuxième fois, je vais me retrouver sans moyen de paiement. Ma carte bancaire est annulée. Et pour m’en faire parvenir une nouvelle, la Banque du Pauvre * me fait faux bond. Je me rue vers un distributeur automatique pour retirer un maximum de cash. Histoire de tenir jusqu’à la fin du mois. Julie me fera envoyer ma carte à l’ambassade de La Paz. Théoriquement.

L’idée du trek fait son chemin. Je pars visiter un site Inca à proximité de Cuzco, Saksahuaman – prononcer « sexy woman ». Mon goût pour le challenge ne me quitte pas. Plutôt qu’emprunter le bus, conseillé par le Croutard, j’entame l’ascension à pied. Une heure d’après le guide. Il me faudra trente minutes. A une altitude de 3500 mètres, le souffle est court, mais point de malaise. Le site en lui-même ne suscite chez moi pas d’émotion particulière. La visite des sites mayas et aztèques au Mexique y joue beaucoup. Saksahuaman est un site mineur. Qui me coûtera une blinde tout de même. A coups de boleto turistico, les péruviens, pas fous, font payer allègrement l’accès aux différents sites. Ma carte d’étudiant international ne me donne droit à aucune réduction – j’imagine que cette révélation sera source d’incompréhension et de raillerie.

Une mouche me pique. Je continue la visite en courant, sautant, virevoltant. Au sens propre. Je prends un soudain plaisir à être ici. J’aime les volumes dessinés par la lumière du crépuscule. Il y a quelque chose de fort dans ce voyage. C’est indescriptible. Un de mes anciens amis d’école a été victime d’un grave accident et se trouve dans un état critique. Je l’ai appris après coup, un mois plus tard. Je le vois rarement, une à deux fois par an, à une fête en passant, le temps d’un salut, amical mais bref. Mes pensées vont à lui. Ce sursaut de vitalité, aussi contradictoire que ça puisse paraître, j’ai l’impression que cet ami y contribue fortement. Je suis heureux d’être en vie, en possession de mes moyens et je compte en profiter. Je termine la visite des lieux, des murailles au Christo Blanco, réplique réduite de celui de Rio de Janeiro. Les touristes sourient à me voir trépider de la sorte. Un fou quoi. Je m’en retourne vers le centre. Il me faudra dix minutes. Trente pour le Croutard.

(*) : La Banque Postale.

Jeudi 18 août 2011

Cuzco. Le choix du trek est entériné : je pars quatre jours pour Salkantay. Alternative au chemin de l’Inca, moins spirituelle et davantage orientée vers la nature. Le départ est fixé au lendemain. C’est un défi pour moi. D’abord parce que je n’ai jamais cultivé un goût particulier pour ce genre d’aventure. Ensuite parce que je crains d’être devenu trop urbain, je ne sais pas si je répondrai positivement à cette expérience. Compliquée hygiéniquement. Douches à profusion, soins cutanés et dentaires m’ont d’une certaine façon poli, je n’ai pas le profil idéal. Je parfais mon équipement – parti avec une panoplie réduite aux activités estivales, je me vois mal passer un col à plus de 4600 mètres en chemisette. C’est l’occasion de sillonner plus en profondeur la ville. Je prends mon petit déjeuner : croissant nappé de chocolat à la boulangerie El Buen Pastor tenu par une bonne sœur du couvent voisin, jus de fruits fait sur mesure au marché San Pedro. Si on fait abstraction des touristes, du français qui s’entend à tous les coins de rue, des américains qui braillent, Cuzco une ville ultra-séduisante. J’avais aimé Arequipa, j’adore Cuzco. Architecture coloniale, rues étriquées et pentues, léger look de station de ski. Les emplettes sont faites. Pollo a la Brasa en guise de dîner. Pas de nuit blanche cette fois-ci, mais guère plus que trois heures de sommeil. J’ai mal au bide.

Cast Away (2000)

Les impératifs de production conduisent parfois à sacrifier qualité et
pertinence. Je méprise les phrases qui commencent par « je ».
Davantage celles qui finissent par « je ».

Exceptionnellement descriptif, je ne suis pas fier de ce billet. Mes premiers jours donc…

MEXIQUE (suite)

Samedi 6 août 2011

Cancùn. L’avion de Julie décolle à 12h30. Nous quittons Puerto Morellos le matin même. C’est triste de la voir partir. Ces quinze derniers jours ont été riches en visites, en découvertes, en chemin parcouru. Je regrette qu’elle ne puisse pas m’accompagner.

Je prends la navette pour la Ciudad de Cancùn à la recherche d’une auberge de jeunesse. Le centre ville me semble une bonne alternative à la fièvre qui sévit dans la zone hôtelière sur la lagune. Je trouve un dortoir à un Mundo de Joven. Musique tapageuse. Mais accueil aimable et infrastructures propres.

Lessive, déjeuner tardif dans un petit snack à côté de la gare routière, détour par une pharmacie.

J’ai jusqu’au lendemain pour découvrir les plages de Cancùn mais seulement quelques heures pour goûter à l’atmosphère d’un samedi soir. J’embarque une serviette de l’auberge en vue d’une baignade au coucher du soleil –  au passage du mauvais côté, la lagune fait face à l’est. Arrêt à la page du Coco Mango, club qu’on trouve sur la plupart des cartes postales. Ambiance familiale sur la plage. Baignade sympathique. Je déteste les façades bétonnées, cette ville n’est pas pour moi.

Je me décide à partir. Négligence, maladresse, en tout cas victime. Je me rends compte une minute trop tard que j’ai égaré mon téléphone. Faut vraiment être con pour prendre un appareil si précieux. Ou alors français. J’inspecte méticuleusement le chemin parcouru. La nuit tombe. Plusieurs
mexicains observent le français qui utilise la loupiote rouge de son appareil photo pour balayer le terrain. Ils me proposent leur aide, de la grand-mère aux plus petits. Pendant une bonne heure. Rien n’y fait.

Un jeune type m’interpelle. Je comprends à peine ce qu’il baragouine. Il me fait signe de le suivre. Il a une piste et m’invite à chercher dans une zone pleine d’objets scintillants. En fait des cadavres de bouteilles et divers emballages abandonnés. Ce drôle de numéro m’aide un temps. Puis me propose l’aide d’une autre famille. Je sens le coup fourré. Mais je suis à un tel point d’énervement et d’acharnement que j’évalue toutes les options. Après une autre heure passée avec lui, je me fais finalement taxer mes derniers pesos. Ca n’était pas du racket, simplement la manœuvre d’un junkie qui a profité de mon désœuvrement. Au final il me fait perdre mon temps. Il fait nuit noire, je n’ai plus de batterie pour éclairer.

Je rentre à l’auberge furieux. Je refuse – sèchement – la bière proposée par le Chinois qui occupe le lit superposé au mien. Take it easy, man. J’ai
merdé mon samedi soir. Julie vient de partir, je n’ai rien bouffé de la journée. Au final, il a sans doute raison, le Chinois, take it easy.

Dimanche 7 août 2011

Cancùn. J’ai trouvé le sommeil vers 3 heures la veille. La musique de l’auberge, à plein volume, ne s’est pas arrêtée de la nuit. A l’avenir je veillerai à ne pas choisir systématiquement les auberges de backpackers venus fêter. Le décalage avec les « vingtenaires » se fait sentir. Je
décolle à 7 heures pour… la plage du Coco Mango. La lumière du jour aidant et avant l’arrivée des touristes, j’aurai peut-être davantage de chance. J’y reste deux nouvelles heures. Pas de miracle. Au moins j’ai essayé. Le type qui m’avait proposé du crack la veille est là, frais comme un gardon. Il a dormi sur la plage au milieu des amoureux, tenue de soirée et talons aiguilles dans le sable. Il me sollicite de nouveau. Je refuse la nouvelle participation aux frais. Je compte revenir à temps pour le huge breakfast de l’auberge. C’est jusqu’à la doce de la mañana. J’ai dû oublier la media juste avant. Je me fais gentiment rembarrer.

Considérant mes péripéties américaines, je commence à me dire que le spectre de loose est bel et bien toujours présent.

Mon avion est à 19 heures. A l’enregistrement, toute l’équipe de LAN Peru inspecte mon billet électronique, à croire que c’est la première fois qu’ils sont confrontés à un billet tour du monde. D’après eux, je pourrai être refoulé à la frontière péruvienne parce que je n’ai pas de preuve
de sortie du territoire, un billet retour autrement dit. 30 minutes à attendre le verdict, finalement positif. L’avion a beaucoup de retard. Je suis sur la dernière rangée. Les écouteurs ne fonctionnent pas –  je ne pourrai pas voir/écouter Kung Fu Panda 2 –,  mon siège ne s’incline pas. J’exhorte les dieux aztèques, mayas et bientôt incas à me « dépiérichariser ». Ma petite voisine argentine est malade – elle a dix ans je précise. Après une partie de DS, elle s’écroule de fatigue. Elle s’endort sur mon épaule. Autant dire que je ne dors pas, je reste droit comme un piquet, il manquerait plus qu’on me taxe de pédophile. J’essaie vainement de l’orienter vers son jumeau de l’autre côté. Rien n’y
ait, elle s’endort sans cesse sur mon épaule. Innocent et mignon donc

PEROU

Lundi 8 août 2011

Arrivée à Lima. Il est 1 heure 30. J’ai tellement entendu d’histoires sordides sur les faux taxis péruviens que j’opte pour la solution seguridad: le pickup à l’aéroport commandé par l’auberge de jeunesse. a me coûtera deux fois le prix de la nuit dans le dortoir. L’accueil au poste frontière est souriant, l’auberge, HQ Villa, est très jolie. Il est 2 heures 30. Je crains de réveiller les autres room-mates. Non. Je suis le seul dans le dortoir. Je vais aimer le Pérou.

Découverte du quartier, Miraflores. Rien de transcendant, quelques jolies bâtisses coloniales, sinon un centre de grande ville. C’est moche en fait. Exception faite : le petit Parque del amor, le parc Gaudi du pauvre, avec plein d’amoureux qui s’embrassent goulûment. Kitch. Et une déception : le quartier Barrancho. C’est lundi soir : pas d’ambiance électrique et estudiantine comme promis, une place sympa sans plus, et le pont des soupirs, hotspot soit disant romantique qui ferait la moindre passerelle du Canal Saint Martin pour patrimoine mondial de l’UNESCO.

Malgré tout, j’en profite pour essayer la gastronomie locale dans deux fast food, dont un Bembos. Burger péruvien pas dégueulasse, Inka Cola et Chicha comme boissons. On s’y fait. Lima est exceptionnellement fournie en casinos. Après la déconvenue à Vegas, s’offre à moi un nouveau défi. Défendre mon titre de champion du monde de Perudo
(http://fr.wikipedia.org/wiki/Perudo).
J’écume les salles de jeu en vain. J’ai deux semaines pour faire mes
preuves.

Mardi 9 août 2011

Lima. Il fait si gris en ville, et pas chaud. L’hiver est franchement triste.

Mike, le propriétaire anglais de l’auberge, me suggère de faire la visite guidée du Centro. Elle est gratuite. Bonne idée. Je pars avec Julian. Galère dans les transports de Lima. On ne prend pas le bon bus pour la Plaza Mayor. Au lieu de prendre le Métropolitain, on a pris les bus de quartier, beaucoup plus nombreux dans lesquels les rabatteurs de cessent de héler. Ils sont moins chers mais terriblement longs. 45 minutes pour parcourir 5 bornes. On a du retard, on en profite pour faire connaissance. Julian est commercial à Berlin. Il finit son périple péruvien à Lima avec des souvenirs plein la tête, des treks à Arequipa et Cuzco. On arrive enfin. La visite est assurée par une jeune ontarienne qui vient d’obtenir la nationalité chilienne. C’est marqué sur sa gueule qu’elle est hyperactive. Elle parle à toute vitesse. On capte une phrase sur deux. On en rigole. Ca nous permet d’échanger davantage. Nous faisons également connaissance avec deux cousins canadiens du Saskatchewan et un couple d’américains qui, respectivement, commencent et terminent leur voyage.

Après une visite décevante, on décide de partir tous les six. Direction le marché, je goûte un Tuna. Comme son nom de l’indique pas, c’est un fruit. L’aspect intérieur fait penser à de la chair de poisson, c’est plutôt très bon.
Direction un resto recommandé par le couple US : Punto Azul pour déguster un Cevice de pescado, la spécialité locale. Servi uniquement jusqu’à 16 heures. Après quoi, le resto ferme, le poisson n’est plus frais. J’aime bien le concept. Qui aime les sushis aimera le cevice.

Détour par Hiraoka, le Boulanger local, pour m’acheter un lecteur mp3. Ca servira pendant les longs trajets. J’en profite pour m’acheter une montre. Ma dernière montre remonte à 2001. Je l’avais égarée sur le tournage de la Bande du Drugstore, à côté d’Etretat. J’y vois là un premier signe d’expiation. Qui sait, je ferai peut-être moins attendre les autres à l’avenir.

Soirée très sympathique à échanger des conseils avec Julian, Kerri et Ja mes, les deux cousins canadiens. Emily, de l’Oregon, se joint à nous. Elle a habité 2 ans et demi dans le nord du Pérou. Bonne humeur autour des premières Cristal, la bière locale. Je reverrai peut-être Kerri et James, qui doivent se dépêcher de rallier Cuzco pour commencer leur trek.

Mercredi 10 août 2011

Lima. Départ tôt le matin. Mischa, la femme péruvienne de Mike, le propriétaire de l’hostel, a pris sur son temps et m’a aidé à établir un itinéraire. Ica-Arequipa-Puno-Cuzco-La Paz. Le taxi fait mine de ne pas
comprendre ce que je lui demande et m’amène à la station de bus qu’il a en tête. Je perds deux heures. J’arrive à Ica à 15 heures. Le Routard parle d’Ica comme une ville déglinguée et sale. Pour une fois, je suis d’accord. Ce guide est si énervant. Direction la lagune de Hichuocana, une oasis annexée à Ica. Hichuocana est entourée de dunes, toutes aussi grandes que la dune du Pyla. Arrivée à l’hostel Sand and Lake. Belle chambre, le double de mon budget. 70 soles, presque 20 euros. Le ciel est bleu, il y a du soleil, enfin. Je suis en short et T-shirt, enfin. Direction le buggy, des montagnes russes dans le désert. Pure attraction de touristes, mais fun. Les italiens avec moi n’en finissent pas de
hurler. J’en profite pour m’initier au sandboard. Belles gamelles, le temps de comprendre qu’il faut que je mette mon poids sur l’arrière. En revanche, pas moyen de virer. Je suis le seul à essayer, le reste du groupe préférant glisser à plat ventre. J’ai du sable plein les fringues, plein la gueule. Je pars me doucher. Aliza, la jeune tenancière de l’auberge me tape la discute. Un peu sous le charme du Français,
je crois. Dans le registre d’arrivée, elle me demande de préciser si je suis marié ou célibataire. Elle est sidérée par ma réponse. Où est ta femme ? Pourquoi elle ne vient pas ? Comment elle s’appelle ? Où est ton alliance ? Je ne te crois pas. J’ai l’impression d’argumenter avec ma mère. Je lui explique qu’en France ce n’est pas obligatoire, ce n’est d’ailleurs pas conseillé. Que c’est plus simple quand on va dans les bars pour aborder les filles, et inversement, pour que la femme se fasse accoster par les garçons. Elle m’explique qu’elle a jeté son alliance aux toilettes, elle. Je ne relance pas. Son fils fait une connerie à coté, j’en
profite pour m’éclipser.

Au bord de la lagune, je reconnais un couple de français, ils avaient signé le registre avant moi. Des Bretons. Ce n’est pas forcément naturel chez moi d’accoster les Français. A dire vrai, je n’aime pas ça. C’est légitime de penser qu’on dérange celle ou celui qui est venu chercher l’exotisme. D’ailleurs je fuis les restaurants au bout du monde où j’entends les Français raconter leurs tranches de vie. Le contact prend vite. Gaëlle et William sont partis il y a 10 mois autour du monde (www.1year2enjoy.fr).
Le Pérou est leur antépénultième étape, avant le Brésil. Un an après, ils ré-accosteront à Marseille. Dur pour des Bretons. Leur tour du monde ressemble au mien, symétriquement opposé. Je leur pose beaucoup de questions. Pour le Pérou, pour après. J’ai une hantise dont je leur fais part : je n’ai pas défini de projet particulier, un fil rouge. Je ne veux
pas que ce tour se résume à une succession de voyages. Des voyages que j’aurais pu mener séparément, en dix ans peut-être. Ils me confient que chaque pays qu’ils ont visité a influé sur le suivant. Par moments, ça leur a également permis de réviser le jugement sur le précédent. Ils ont eu des moments difficiles, un peu comme les « murs » pendant un marathon, à 3 et à 6 mois, ou bien était-ce à 6 ou 9 mois. Mais ils me confirment cette envie, cette expérience unique. Je n’y suis pas encore. Après un buddy trip et les retrouvailles avec Julie, j’entame seulement le périple, seul. Je ne ressens pas encore cette cohésion. Mais l’envie, oui, elle est là.

Jeudi 11 août 2011

Ica. Je décide de faire l’impasse sur la visite des signes de Nazca. Je m’engage sur une autre excursion : les îles Ballestas, une réserve faunique, autrement appelées les Galapagos du pauvre. Manque de chance : une fois sur place, la mer est démontée. On se rabat sur la réserve de Paracas, à côté.
Rien de dépaysant à vrai dire, un panorama à mi-chemin entre les Côtes-d’Armor et le Tréport.  No soy interesado, j’avais bien précisé au guide. Je me fais rembourser l’escapade. Retour à l’oasis d’Hichoacana, je retrouve les deux tourdumondistes dans le même petit resto à 10 soles. Je les abandonne au sandboarding pendant que je prépare mon arrivée à Ariquipa. Bus de nuit avec la compagnie Cial, pas du tout recommandée par Aliza, la tenancière de l’auberge. Dans le passé, elle s’était fait piquer portable et iPod pendant qu’elle dormait. Enfin, c’est ce qu’elle dit. J’ai surtout l’impression qu’elle voulait me vendre sa prestation. Auberges,
taxis, agences de voyage, tout fonctionne selon un système de recommandations et commissions. On ne sait plus vraiment à qui se fier. Au Routard ? Je passe mon chemin. Je profite de la connexion internet d’une autre auberge pour me rendre sur www.decamino.net. J’avais déjà jeté un coup d’oeil furtif au blog de mon ami Mathieu. Il avait expérimenté le voyage de Santiago du Chili à Lima l’année passée. A l’époque, je trouvais la lecture intéressante mais, faute de repère, il m’était difficile d’y
prendre pied complètement. Ses mots m’apparaissent limpides désormais. Je partage ses points de vue. Certains épisodes me font franchement marrer. Je reconnais l’humour et le talent d’improvisation de Mathieu. Dans les moments les plus grinçants voire franchement pas drôles, il ajoute un trait cocasse à ses péripéties. Je ne suis pas indifférent. Les gens autour de moi me prennent ou pour un débile ou un geek. De mon côté, j’éprouve une admiration pour les gens qui savent raconter des histoires. Mon blog est vierge et pourri, la honte prend le pas sur le reste.

Vendredi 12 août 2011

Arrivée à Arequipa. Il est 8h30. La bonne nouvelle : on ne m’a rien dérobé pendant mon court sommeil. Je n’avais jamais expérimenté des bus avec des sièges de « papa », équivalents à la business class des
compagnies aériennes. Un bémol : ça sent un peu le fénec. L’auberge est bien, mais excentrée. Arequipay backpackers. Je compte m’engager sur un trek dans le Colca Cañon dès le lendemain. Je renonce, je suis rincé. Les dernières nuits ne sont guère plus longues que cinq heures. Je me concentre sur la visite de la ville. Le taxi, je le partage avec un autre type de l’auberge, un hollandais qui porte un nom imprononçable. Ce gars, ce
n’est pas – seulement – parce qu’il est hollandais, mais je ne peux pas le voir, c’est épidermique. Une espèce de routard rouquin, pas beau, à la voix grave et condescendant. Je me le coltine pendant une heure…

Autant j’ai détesté Lima, autant Arequipa est pourvue de charmes qui ne me laissent pas indifférent. Architecture coloniale, pierres de lave
blanches, la ville est encerclée de volcans enneigés. L’un d’eux ressemble à s’y méprendre au Mont Fuji. Traditionnelle visite de la plaza mayor, de la cathedral, puis la visite-phare : le couvent des bonnes sœurs de Santa Cataliña, une cité dans la cité, à voir. Le quartier du couvent a une saveur très française. Affamé, je ne sais pas ce qui me prends : je me décide à déjeuner dans une crêperie à côté de l’alliance
française. Le menu est à 23 soles (6 euros), ce n’est pas très bon marché. Quel idiot… je vais regretter cette soudaine nostalgie. Des français, il y en a à tous les coins de la rue.

Passage par le supermarché de la grand’place, je retrouve par hasard les
italiens rencontrés pendant le sandboarding à Ica. Ils me proposent de dîner avec eux. Trois couples trentenaires, tous ingénieurs. La soirée se termine vite. Je pars à la rencontre d’un couple américain sur le party dans un bar trendy du centre, le Déjà Vu. Manqués, ils ne sont pas
là. A l’entrée du bar, j’ai un aperçu de la discrimination à l’encontre de certains locaux, typés indiens. Refoulés. Je me présente juste après eux, je suis accueilli avec le sourire par le vigile. Je suis habillé comme un clochard, mais ça sert d’avoir une tête d’aryen.

Samedi 13 août 2011

Arequipa. Nuit correcte. Si le moral est bon, je retrouve mes anciens démons : déshydratation, rougeurs disséminées, allergies aiguës. A mettre sur le compte de la fatigue sans doute. Je partage le petit déjeuner avec deux irlandais. On convient de se retrouver pour voir le match de rugby France-Irlande dans un des deux pubs irlandais du centre. C’est sans compter sur la notion de pub irlandais au Pérou. Aucune chance de voir un match… naturellement. Ils sont cons ces européens. Je revois mes prétentions à la baisse et opte pour le trek de seulement deux jours dans le Colca Cañon. Je fignole la visite du centre, écume les marchés. Je termine par le musée des Arts Andins de l’Université de Santa Catalina. Je ne compte pas faire le détail de tous les musées rencontrés. Seulement parce que j’ai aimé celui-ci : il s’agit d’une visite courte, personnelle et en franco-péruvien, animée par une étudiante charmante. Je suis le dernier visiteur. On me présente Juanita.
C’est une jeune fille de 13 ans issue de la noblesse Inca. Elle a été
offerte en sacrifice à son dieu il y a cinq cents ans. Après une éruption volcanique, le corps congelé de Juanita a été retrouvé par des rchéologues il y a 15 ans. Fascinant et flippant, le corps est très bien conservé. Le départ pour le trek est prévu dans la nuit à 3 heures 30. Il est déjà 2 heures 30. Me reste un quart d’heure de sommeil.

Mosquito Coast (1986)

Vendredi 22 juillet 2011 – Vendredi 5 août 2011

Mexico, Morélia, Tuxtla Gutierrez, San Cristobal de las Casas, Palenque, Merida, Chitchen Itza, Tulum, Akumal, Playa del Carmen, Porto Morellos. Cancún.

Disculpepe, Fernando, les familles, les copines Laeticia, Daniella, Corri, Jorge Campos, Cortes, Pakal.

Les tacos, le maïs, la guacamole, la mole, encore du maïs, finalement des pizzas.

Les ruines, les pyramides, la jungle, les moustiques, le palud, les singes verts, les toucans-toucans, les cartes de crédit, les iguanes, les tortues, les raies manta.

Des amoureux qui se retrouvent, ça fait des belles vacances. Julie complétera ce billet.

Les Compères (1983) ou… La Chèvre (1981)

Samedi 18 juin 2011 – Vendredi 22 juillet 2011

Partir en road trip ensemble, on en parlait depuis longtemps avec Pierre. A défaut de la moto, la Mustang. A défaut d’un titre aux World Series de Poker, des péripéties dignes des Compères. A défaut du Texas, le Nouveau Mexique, mon état préféré.
J’ai manqué à mes objectifs de départ. Point de journal tenu. J’ai écrit pourtant. Mais j’ai jeté à la poubelle. La tenue d’un blog, je ne connais pas. Décrire, ça m’ennuie. J’ai préféré me donner le temps de l’analyse, prendre du recul sur les personnalités rencontrées et les situations auxquelles nous avons dû faire face. Mauvaise idée. Par quoi commencer ? Pierre, pour ceux qui l’ont croisé, dissémine les informations. Les anecdotes, je les lui laisse.
Je n’épiloguerai pas finalement. On en parlera à mon retour. C’est promis.

Teasing

Force est de constater que j’ai manqué à certaines résolutions. La première étant d’écrire régulièrement. Ce blog fait pâle figure. Ce n’est pas notre cas, surtout Pierre, affublé d’un nouveau surnom : « crawfish » (1). Le soleil tape fort.

On accumule les miles, environ 4500 depuis notre arrivée en Floride. On dort peu. Nos journées respectent plus ou moins le même canevas : décollage en milieu de matinée, route et visite jusqu’en fin d’après-midi, trouver un motel, rencontres culturelles avec l’autochtone.

Un article plus conséquent est en cours. A défaut d’étayer davantage, vous pouvez vous référer à la rubrique PHOTOS. Très complète. Pour les plus téméraires, quelques VIDEOS en fin de page.

De 2011-07-06_LUCIANO

(1) : « crawfish » signifie « écrevisse », mangée à toutes les sauces en pays Cajun. C’est également une allusion au terme « fish » au poker. Très actuel après l’épisode Vegas.